vendredi, avril 08, 2016

BUZZ L'ECLAIR BATAILLE LASER A DISNEYLAND PARIS - Entretien avec l'imagénieur John Dennis et le compositeur George Wilkins













JOHN DENNIS LASER BLAST
M. Dennis, pouvez-vous nous parler de votre rôle à WDI et comment êtes-vous devenu imagénieur?Je suis directeur de la production musicale (Music Production) pour le département Theme Park Productions. J'ai toujours été un fan des parcs à thème Disney, et je suis devenu imagénieur après qu'un ami à moi a été recruté pour participer à la production d'un film en 3D pour Walt Disney World. En visitant le plateau de tournage, je me suis rendu compte qu'il s'agissait là d'une façon de faire des films et de raconter des histoires d'un tout autre niveau de ce qu'on avait l'habitude de voir dans le cinéma, et j'ai eu tout naturellement envie d'approfondir la question.

Quel fut votre rôle sur les différentes Batailles Laser des parcs Disney?J'ai produit la musique des attractions de Tokyo Disneyland et Disneyland, Anaheim en Californie. Ce sont les show producers de Buzz qui ont fait appel à moi quand le moment est arrivé, dans le processus de création de l'attraction, de s'intéresser à la musique. Considérant le fait que nous travaillions sur une palette musicale déjà bien établie, chacun avait dès le départ une idée assez précise de la façon dont la musique servirait l'attraction au mieux.

Musicalement, l'attraction de Disneyland Resort Paris est-elle différente de ses précédentes versions?Pas du point de vue musical. C'est la musique créée pour Tokyo et Anaheim que l'on retrouve à Paris.

Comment se déroule l'aventure à laquelle Buzz nous convie?
Buzz L'Eclair Bataille Laser associe l'énergie et la rapidité d'un jeu vidéo à une histoire passionnante, en plaçant les visiteurs au beau milieu de cette bataille pour sauver le monde. Cette aventure commence tandis que Buzz invite les visiteurs à l'aider à sauver l'univers des griffes de l'infâme empereur Zurg. Ceux-ci embarquent alors dans un Space Cruiser XP-41, qui va leur permettre de tourner et même tourbillonner tout au long de leur chemin à travers la galaxie, en dégommant les cibles que représentent les forces du mal de Zurg au moyen d'un Astro Blaster intégré. Pour chaque cible atteinte, les points sont comptabilisés et les visiteurs rivalisent ainsi d'adresse avec tous les autres Rangers présents dans l'attraction. C'est cette émulation entre les visiteurs et le défi de trouver et d'atteindre les différentes cibles qui vous donne l'envie de refaire encore et encore cette aventure, chaque nouvelle visite dans le monde de Buzz représentant par là même une nouvelle opportunité d'améliorer son score. Avec cette attraction, les imagénieurs ont su créer un mélange unique entre l'imagination et la technologie, en s'inspirant du chef d'œuvre de Disney/Pixar, TOY STORY.

C'est cette interactivité qui est le secret de cette indéniable réussite!
En effet. C'est une innovation importante. Les avancées technologiques permettent aux gens d'avoir toujours davantage d'interaction avec le monde qui les entoure. Afin de proposer des attractions toujours attirantes, nous créons sans cesse de nouvelles façons de permettre aux visiteurs d'interagir avec nos productions. Buzz L'Eclair Bataille Laser est en cela un exemple éloquent de cette nouvelle façon de raconter des histoires. Il ne s'agit pas seulement de voir se dérouler l'épopée de Buzz et Zurg devant nos yeux : maintenant on peut vraiment y prendre part et sauver la galaxie!

Comment cette histoire est-elle racontée, du point de vue scénaristique?Les visiteurs pénètrent dans le monde de Buzz dans leur véhicule spatial et y rencontrent toutes sortes de méchants essayant de voler les piles des jouets. Et dans la grande scène finale, vous allez tomber nez-à-nez avec l'infâme empereur Zurg et Buzz tandis qu'ils combattent pour le pouvoir des piles. Mais rassurez-vous, Buzz gagne toujours à la fin!

Comment la musique a-t-elle été choisie pour cette attraction?Randy Newman a créé un merveilleux univers musical pour les films TOY STORY. Lors de la création de l'attraction, nous avons repassé chaque scène et écouté la musique des deux films. A partir de là, nous avons sélectionné les musiques de la B.O. qui fonctionnaient le mieux pour chaque scène.

Comment avez-vous choisi George Wilkins pour les arrangements des chansons de Randy Newman?
M. Wilkins est un compositeur et un arrangeur d'un talent considérable, qui a fait ses preuves en créant les musiques des parcs Disney depuis plus de vingt ans. J'ai travaillé en étroite collaboration avec lui et avec la show team. Ensemble, nous avons sélectionné la musique et mis au point les arrangements qui devaient soutenir l'histoire de chaque scène.

Quel est le rôle de la musique dans l'attraction?Elle aide à créer le ton de chaque scène. De plus, par l'utilisation des thèmes des chansons des films, elle participe très activement de la thématisation générale en faisant appel à la mémoire des visiteurs et à leurs émotions.

Comment avez-vous utilisé les chansons dans l'histoire?Les chansons ont un rôle primordial dans la narration. Elles ont été choisies en fonction des besoins créatifs de chaque scène. Strange Things est utilisée de la même manière que dans le film en soulignant les éléments de l'histoire que Buzz présente à partir du préshow. "Strange things are happening" : des choses étranges nous arrivent tandis que nous découvrons que Zurg est en train d'essayer de changer l'organisation de la galaxie en volant les piles des jouets. De la même façon, You've Got A Friend In Me (Je Suis Ton Ami) est joué tandis que l'on découvre que les Petits Hommes Verts se joignent à nous amicalement pour aider Buzz à sauver la galaxie!


Comment cette musique fonctionne-t-elle dans chaque scène?Nous nous trouvons ici dans une configuration de type "omnimover" (parcours de type "dark ride" avec véhicules en mouvement, comme dans Phantom Manor par exemple, JN). De fait; la bande son est utilisée principalement en tant que musique d'ambiance car il aurait été impossible de synchroniser la musique à l'arrivée des véhicules qui suivent à quelques secondes seulement d'intervalle. Mais elle joue aussi un rôle important en réactivant les souvenirs des chansons dans les films. C'est le monde dans lequel nous immergeons le visiteur ; de ce fait, il est capital que la musique reflète ce monde de façon appropriée. Précisons que les paroles ne sont pas prononcées dans l'attraction. Mais les souvenirs des visiteurs leur permettent d'être réactivées et d'opérer à l'intérieur de chaque scène. Il faut dire que les mélodies écrites par M. Newman sont tellement fortes qu'elles sont inoubliables. J'ai vu des gens fredonner les paroles de You've Got A Friend In Me dans la dernière scène de l'attraction. C'est ainsi que ces mélodies aident à soutenir le contexte dans lequel les visiteurs sont plongés.

Du point de vue musical, comment se passent les transitions d'une scène à l'autre?
En fait, c'est le véhicule lui-même qui crée les transitions. La partition de l'attraction a été conçue de telle sorte que, lorsque le visiteur passe d'une scène à une autre, leur musique soit complémentaire du point de vue de la ligne mélodique, du tempo et de la tonalité. A l'exception de la zone d'hyperespace, la transition la plus sensible, sans musique, avec uniquement des effets sonores.

En effet, l'univers sonore de l'attraction n'est pas fait que de musique.La bande-son de Buzz L'Eclair Bataille Laser est extrêmement dense. Les sons les plus amusants sont ceux que les visiteurs déclenchent lorsqu'ils touchent une cible. Dans la mesure où chaque visiteur frappe une série différente de cible à chaque aventure, l'expérience sonore est différente à chaque fois.

Les chansons de Randy Newman traitent principalement d'amitié. Est-ce que ce sont les mêmes valeurs qu'exprime l'attraction?
Absolument. Les Petits Hommes Verts se joignent à Buzz et à chacun des visiteurs qui parcourent cette attraction. Ce n'est que par cette coopération amicalement qu'il sera possible de sauver la galaxie!

Avez-vous pu vous-même expérimenter ces valeurs dans cette attraction?
Absolument. Mes meilleurs souvenirs de cette attraction sont ceux que je partage avec mes amis et ma famille. Ce genre de compétition amicale et familiale au secours de la galaxie, c'est vraiment l'éclate! Et j'adore également observer ces mêmes émotions chez les enfants de tous âges qui font ces attractions. C'est la meilleure récompense pour le travail accompli!

Quel est votre meilleur score?Je ne m'en souviens pas. Ce dont je me rappelle, c'est plutôt le moment où j'ai franchi le seuil des 100 000 points pour la première fois! C'était génial!




GEORGE WILKINS SPACE RANGER SPIN
M. Wilkins, vous faites partie des légendes de la musique des parcs Disney. Pouvez-vous nous retracer les grandes lignes de votre parcours?Je suis dans la musique depuis l'âge de 9 ans. J'ai commencé ma carrière comme chanteur professionnel. J'ai alors travaillé avec Patty Paige, une chanteuse célèbre ici aux Etats-Unis, avant de devenir arrangeur vocal pour la télévision, à New York, dans les années cinquante. En 1956, je suis entré dans le United States Army Band à Washington. Là, j'ai appris l'art de l'orchestration. De retour à New York, j'ai travaillé dans le milieu du jingle et de la télévision jusqu'en 1964, date à laquelle j'ai migré vers la Californie pour me tourner vers la musique de film, une musique plus instrumentale que vocale.

A partir de là, comment êtes-vous entré dans le monde des parcs Disney?
J'ai tout simplement reçu un coup de fil de Buddy Baker au tout début de la conception d'EPCOT, qui m'a demandé, sur les conseils d'un ami commun, de m'occuper de la musique du pavillon The Land. Je me suis notamment occupé des arrangements de la chanson.

Comment se passait votre collaboration avec le regretté Buddy Baker, longtemps directeur musical de Wed et des studios Disney?Un jour qu'il conduisait sur l'autoroute, Buddy a fait un malaise. Fort heureusement, il n'a pas été blessé, mais il a heurté la barrière centrale de sécurité. Ce fut un choc pour tout le monde, tant par rapport à sa personne que par rapport à ce qu'il représentait. C'est ainsi que le président de la Walt Disney Company, Ron Miller, est venu le voir pour lui demander : "Buddy, y a-t-il une seule personne dans la compagnie qui en sache autant que vous?". Et Buddy ayant répondu non, Ron Miller lui a demandé de se trouver un collaborateur à qui il pourrait transmettre toutes ses connaissances.

Quelles sont les principales attractions sur lesquelles vous avez travaillé?J'ai travaillé sur l'ensemble des pavillons Imagination et Horizon, sur une grande partie du pavillon Energy, ainsi que sur les principaux thèmes de The Living Seas et la musique d'ambiance de l'entrée du parc. En tout, j'ai dû participer à pas moins d'une quarantaine de projets, rien que pour EPCOT depuis le début. Je n'ai jamais eu moins de trois projets sur lesquels travailler en même temps! Et c'était la même chose pour Buddy : il faisait les musiques des pavillons de France, du Canada, du Mexique…. C'était de la folie! Après cela, j'ai également beaucoup travaillé pour les autres parcs Disney : Disneyland, Disney's California Adventure (pour lequel j'ai fait toutes les musiques de Paradise Pier, et notamment le California Screamin', avec cette merveilleuse association du vieil orgue de barbarie et de la guitare électrique), Tokyo Disneyland (pour lequel j'ai écrit notamment la musique de l'attraction de Winnie l'Ourson), et même votre Disneyland Paris, pour lequel j'ai écrit les musiques de certains restaurants.

Quels sont vos souvenirs les plus marquants de Buddy Baker?
J'ai découvert beaucoup de choses importantes avec lui en matière d'orchestration. En particulier, j'ai appris à écrire une musique "transparente" : ne pas entrer en conflit avec un film ; faire avancer les choses avec le film tout en restant discret. Mais surtout, ce dont je me souviendrai le plus, c'est de Buddy lui-même. C'était un homme merveilleux et j'ai eu beaucoup de chance de le rencontrer. Auparavant, j'avais certes beaucoup travaillé dans le milieu du cinéma et de la télévision, beaucoup de films en prises de vue réelles, mais avec des budgets très restreints. Grâce à lui, j'ai pu avoir accès à des studios importants où je pouvais travailler la musique en profondeur. C'était une époque formidable, que je regrette beaucoup. Aujourd'hui, c'est l'argent, plutôt que le goût artistique, qui décide si une musique est bonne ou pas…

Comment en êtes-vous venu à écrire la musique de Buzz Lightyear Laser Blast?J'ai tout simplement été appelé par John Dennis et Tom Fitzgerald. En fait, je suis seulement arrivé sur le projet Buzz pour sa version japonaise, dont sont dérivées les autres versions. C'était un autre compositeur qui avait écrit la version d'origine pour Walt Disney World en Floride. Cette dernière était très "cartoon" et les imagénieurs voulaient maintenant quelque chose de plus orchestral, de plus cinématographique.

Quelle fut la spécificité de votre travail sur cette attraction?J'adore Randy Newman, que ce soit ses chansons ou ses partitions, et ce fut un grand plaisir d'avoir à arranger ses chansons, en l'occurrence You've Got A Friend In Me et Strange Things, deux chansons légères avec une structure de base de 8 mesures qu'il a fallu transformer en une musique de bataille spatiale.

Comment avez-vous travaillé avec les imagénieurs?De façon très classique. Nous nous sommes retrouvés avec le show director et John Dennis pour discuter de l'attraction, et principalement de son histoire, à travers un storyboard. Ils m'ont montré autant de choses que possible. L'une des spécificités de cette attraction, c'est la profusion des effets sonores. Il fallait donc que la musique flotte au-dessus de tout cela sans interférer, qu'elle soit "transparente" comme nous l'évoquions tout à l'heure, tout en participant de l'histoire. Ensuite, je suis rentré chez moi pour écrire des esquisses et enregistrer une démo que je leur ai présentée un peu plus tard, lors d'une nouvelle réunion. Comme souvent, ils ont aimé, tout en suggérant quelques changements ici ou là. Et finalement, après plusieurs allers-retours, nous sommes parvenus à une musique qui satisfaisait tout le monde.

Comment avez-vous pris en compte ces effets sonores dans la conception de votre musique?Quand je parle d'effets sonores, je parle notamment des lasers qui résonnent à travers l'attraction de façon aléatoire. De fait, je ne pouvais rien faire du côté de la synchronisation. Par contre, leur tessiture étant très aiguë, je me suis attaché à ne pas faire aller ma musique jusqu'à ces hauteurs pour ne pas interférer avec elles.



Comment avez-vous structuré votre musique?Chaque étape du voyage possède son propre arrangement. Par exemple, les trois premières étapes du parcours sont une sorte de préparation progressive à votre entrée dans la bataille. De fait; l'ambiance musicale est homogène, mais avec des particularités pour chaque salle. Puis vient la première bataille. Là, l'ambiance est différente et même s'il y a plusieurs parties à ce combat, je l'ai conçue comme une seule et même pièce. Il faut dire que toutes les musiques de l'attraction s'enchaînent naturellement dans la mesure où elles sont toutes superposables les unes aux autres : depuis le pôle d'embarquement jusqu'à la bataille, elles ont le même tempo et la même harmonie. Puis vient la scène de l'atterrissage forcé, pour laquelle j'ai conçu une atmosphère très différente, basée sur une rythmique évoquant les battements d'un cœur et des sons électroniques très aigus, comme les instruments d'une capsule spatiale. Au final, la victoire de Buzz est marquée par une musique fondée sur une contre-mélodie de You've Got A Friend In Me.

Pouvez-vous nous parler de vos orchestrations, mélange de sonorités de synthèse et d'instruments live?La marche du début est enregistrée à partir de samples, notamment de cordes et de thérémine, de percussions live, et d'un mélange de cuivres samplés et live. Nous avons tout enregistré en même temps. Une trompette piccolo s'est ajoutée aux parties de trompettes que j'ai jouées au clavier, ainsi qu'un percussionniste, qui s'est occupé de toutes les parties de caisse claire. Pour ce faire, nous avons fait appel à Don Williams, le frère de John Williams.

Le thérémine évoque immanquablement les films de science fiction de série B des années 50-60.
Il y a beaucoup d'humour dans l'utilisation de la thérémine, et c'est en même temps un hommage aux vieux films à la BUCK RODGERS. Les moyens sont modernes, mais nous avons voulu apporter une note de nostalgie et de légèreté dans la musique de cette attraction : ce n'est pas la troisième guerre mondiale!

La marche finale est une belle transformation du style country/new orleans de You've Got A Friend In Me!J'aime beaucoup reprendre des musiques et les transformer à ma guise en quelque chose de complètement différent. C'est pour cela que j'aime particulièrement travailler avec Disney car ils offrent énormément d'opportunités de ce genre. Je pense notamment à la musique d'attente de It's Tough To Be A Bug, l'attraction basée sur 1001 PATTES à Disney'Animal Kingdom et Disney's California Adventure, Beauty And The Bees.

Puis la sortie de l'attraction n'est plus qu'une musique très atmosphérique.
C'est ce que nous appelons une "douche" ("wash"). Ce sont des sons numériques très simples, très doux et très aériens basés sur les mêmes accords que ceux de la musique d'entrée, mais sans tempo. J'avais fait la même chose pour l'IMAX d'Horizon et cela fonctionnait très bien. La conclusion est ainsi sychrone avec l’introduction et vous êtes prêts pour de nouvelles aventures !

lundi, avril 04, 2016

LE BOSSU DE NOTRE DAME - A NEW MUSICAL : Entretien avec l'orchestrateur Michael Starobin



M. Starobin, vous avez été l'orchestrateur de toutes les versions du Bossu du dessin animé à l’enregistrement studio des artistes du spectacle actuel (sauf l'adaptation pour Walt Disney World). Pouvez-vous me parler de ce parcours incroyable ?
Eh bien, il ne s'agit pas d’une simple aventure pour moi. J'ai une carrière qui a été bien remplie avec d'autres projets. Pour moi, le Bossu n’est pas un voyage unique, mais plutôt une rencontre renouvelée avec un ami perdu de vue depuis une vingtaine d'années. On découvre qu'entre temps il s'est marié et que sa vie a changé. Après avoir orchestré une production théâtrale dans les années 90 avec une équipe de directeurs et un concept, voici une nouvelle production à orchestrer, 20 ans plus tard avec un autre metteur en scène et un autre concept. C’est comme si votre ami avait contracté un nouveau mariage avec de nouveaux choix de vie. Voilà la meilleure analogie que je puisse trouver pour ce que le Bossu représente pour moi.
Comment aviez-vous abordé l'orchestration du film d'animation ?
Parce que la musique d’un film n'est jouée qu'une seule fois, il y a un budget plus important qui permet d'avoir un plus grand orchestre. Je n'ai toutefois pas utilisé un orchestre aussi grand  que celui que les autres orchestrateurs d'Hollywood utilisaient à l'époque. Concrètement toutes les musiques du film ont été jouées avec un orchestre de 65 musiciens, et pour quelques morceaux avec un orchestre de 85 musiciens, alors que la plupart des productions de l'époque utilisaient une centaine de musiciens.

Et pourtant, l'orchestre sonne très grand, même plus grand que d'autres productions hollywoodiennes!

Je n'avais pas besoin de plus. Parce que  dans ma carrière j'avais surtout créé des orchestrations pour des comédies musicales, et non pas pour des films. Je viens d'un métier différent où on écrit différemment, avec des techniques d'orchestrations différentes, en ce qui concerne par exemple la façon d'utiliser les instruments et l’importance contrepoint.  C’est donc une approche totalement différente de ce qui se pratique à Hollywood.

Quel type de matériel avez-vous reçu d'Alan Menken afin d'élaborer vos orchestrations?

Je reçois habituellement une partition numérique. Elle correspond à ce que Alan a joué au piano pour composer les chansons. À l'époque, Michael Kosarin n'était pas encore impliqué dans l’édition des partitions (il est arrivé pour Hercule, le film suivant). Alan écrivait une partition de piano de manière très détaillée, avec la plupart des accompagnements des chœurs. Ensuite, nous avons parlé de la couleur des chansons, de leur contenu dramatique, des styles, dles références auxquelles il pensait quand il écrivait les chansons. Et finalement, j’ai ajouté le contrepoint.
Comment avez-vous abordé la dimension médiévale du dessin-animé et de sa musique ?

Le cadre étant médiéval, certains morceaux d'Alan demandaient cette variété d’instruments comme les flûtes à bec et les cromornes. Ainsi, des chansons comme Topsy Turvy étaient vraiment agréables à faire, avec tous ces instruments qui avaient des intonations différentes des instruments bien tempérés auxquelles nous sommes habitués aujourd’hui.

Avez-vous fait des recherches particulières en la matière ?
Au théâtre, vous ne recherchez pas forcément le style exact. Vous essayez plutôt de faire en sorte que les chansons que le compositeur a écrites reflètent le style qu'il a souhaité. On n'a pas d’intérêt à obtenir le style absolument exact. Par contre on a un grand intérêt à créer des chansons qui fonctionnent dans le cadre de la comédie musicale, en les intégrant parfaitement au déroulé du spectacle. Le style est un outil qui est utilisé pour aider à raconter une histoire, c’est l’histoire qui sera toujours l'élément le plus important.
Comment avez-vous réussi à adapter le Bossu au théâtre?
Pour les deux productions théâtrales, celle de Berlin et récemment celle de La Jolla et du New Jersey, c'est vraiment une question d'instruments. Chaque fois, vous en enlevez, jusqu'à ce qu’il n’en reste que 28 pour Berlin, puis 14 pour La Jolla, et à chaque fois, vous essayez de couvrir l’essentiel du contenu de la partition. Il est fondamentalement re-concevoir le contrepoint en fonction du nouvel orchestre que vous avez. Arriver à 14 musiciens a rendu les choses si difficiles que nous avons fini par supprimer la contrebasse et la remplacer par une imitation au clavier. Nous avons également perdu des choses comme la harpe qui est également imitée par le synthétiseur et nous avons réduit les cordes à un quatuor. Cela a changé radicalement l'écriture pour les cordes. Je dois complètement re-concevoir ce qui a été écrit pour la section des cordes et passer à une écriture de musique de chambre. Cela ne s'entend pas sur l'enregistrement que nous avons fait car nous avons de nouveau utilisé un grand nombre de cordes. Dans cet enregistrement, toutes les cordes sont acoustiques.

A quels genres de défis avez-vous été confronté en tant qu'orchestrateur sur cette dernière version du Bossu?
Je pense que la chanson Out There a été particulièrement difficile à reprendre, car elle est vraiment très connue par le public et s'appuie sur de grandes textures orchestrales. Je suis content d'avoir trouvé une solution qui permet à la chanson de toujours aussi bien fonctionner. J'ai simplifié certaines parties de l'écriture pour les cordes de façon à ce que le quatuor puisse le gérer. Une partie du morceau n'a pas été complètement copié sur l'original, on a dû réécrire des passages afin de mieux intégrer les parties de cuivres qui sont seuls à certains moments. Nous avons bénéficié d’un magnifique orgue de synthèse. Malheureusement on ne l'entend pas sur le CD, mais dans le spectacle live il a été utile afin de conserver l'ampleur et la qualité de la bande son.

En effet, sur une nouvelle production comme celle-ci, vous devez trouver de nouvelles solutions. Mais en même temps, vous pouvez voir ça comme une opportunité.

Oui. Prenons, par exemple Made Of Stone. Je n'ai jamais été vraiment pleinement satisfait de la première orchestration. J'ai donc pris un autre angle d'approche sans reprendre ce qui avait déjà été fait à Berlin et je pense que cette fois c'est beaucoup mieux. Pour Top Of The World, c'était intéressant parce que c'est Danny Troob qui avait fait l'orchestration pour moi à Berlin, et là j'ai eu assez de temps pour en faire une nouvelle. C'est une occasion intéressante de comparer les différences entre Danny et moi! Deux personnalités différentes.
Someday est également très différente d'une version à l'autre, très spectaculaire à Berlin, beaucoup plus douce aux états unis.
Ce fut juste un choix motivé par la mise en scène. A chaque fois cela prend place dans la scène de la prison, mais la mise en scène est beaucoup plus dramatique dans la dernière version où ils sont tous les deux aux portes de la mort, et cela devient donc une prière chorale.

Il semblerait que dans la chanson Flight To Egypt,  il y ait un clin d'œil à une autre comédie musicale des années 90 d'Alan Menken (King David). Êtes vous d'accord?

Je pense que si on parle en termes d'écriture d'Alan, oui absolument. Il y a quelques harmonies modales, et des approches qui reflètent ce qu'il a fait pour King David. Il a utilisé ce qu'on pourrait appeler un mode « juif mineur » qui a été auparavant utilisé pour la musique du film « Les Dix Commandements ». Cela évoque complètement l'Ancien Testament en termes Hollywoodien. Ce n'est pas le judaïsme européen, mais plus un sentiment de judaïsme biblique.
Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
À l'heure actuelle, je me prépare à travailler pour la comédie musicale Disney « Freaky Friday », sur une musique de Tom Kitt et Brian Yorkey, et dont je ferai la co-orchestration avec Tom Kitt. Je fais aussi un spectacle de John Kander et Greg Pierce qui s'appelle « Kid Victory ». Et j'ai contribué aux orchestrations de «Galavant ». C'était très amusant. Ce fut avec un orchestre de bonne taille et des partitions extrêmement amusantes ! Il n'y a pas de nécessité de rendre les chansons fluides au niveau de l'intégration de l'histoire cinématographique. Les chansons arrivent juste comme un cheveu sur la soupe ce qui est véritablement plaisant pour l'orchestrateur car il peut vraiment faire ce qu'il veut et s'amuser avec les styles!

Traduction : Scrooge