dimanche, juillet 15, 2018

Entretien avec Toby Chu, le compositeur du court-métrage Pixar "Bao"


 

Cher Toby, nous nous sommes rencontrés en 2002, alors que vous étiez assistant du compositeur Harry Gregson Williams, et maintenant, vous êtes un compositeur à part entière. Quel parcours !
Ce fut un voyage absolument excitant. J'ai commencé comme assistant de Harry, tôt dans ma carrière, peu de temps après mon déménagement de Los Angeles. Il a été mon professeur, mais aussi mon mentor. Notre collaboration s'étend sur plus de cinquante films, et j'ai énormément appris auprès de lui. Il y a peu plus de cinq ans, je suis devenu indépendant et j'ai emménagé dans mon propre studio.

 Toby Chu, entouré de la productrice Becky Neiman et de la réalisatrice Domee Shi

Comment et quand, en êtes-vous venu à travailler sur Bao ?
Par le biais de Tom MacDougall, qui est vice-président de la musique pour les studios Pixar et Disney. C'était à l'automne 2016. Il m'a invité à Pixar afin de participer à une réunion, et j'ai pu voir Bao pour la première fois.

Comment étaient vos premiers échanges avec la réalisatrice Domee Shi?
J’ai rencontré Domee chez Pixar. Elle m'a montré une première version du film. Il était encore sous forme de storyboard. Elle savait exactement ce qu’elle voulait. Nous avons parlé de l’émotion, de l'arc global du film ainsi que l’utilisation d'instruments occidentaux et orientaux. Le métissage entre  Est et Ouest était une métaphore importante de l'éducation de Domee, en tant qu'immigrante chinoise au Canada.
En tant que sino-américain, je me sentais également connecté au film. Bao est un conte de fée moderne, qui se situe dans une communauté chinoise issue de l'immigration. Il y a une qualité intemporelle et un attrait universel dans ce film. Dans la mesure où il n’y a pas de dialogue, la musique avait un rôle crucial à jouer dans la narration pour incarner les différents niveaux de lecture du film et évoquer les hauts et les bas de la relation parents-enfant.

Vous semblez très proche du sujet du film
La première chose que j'ai dit, après avoir vu Bao c'était «  C'est moi ! Je suis ce petit ravioli chinois ! » . J'ai bien rit avec Domee, Becky, la productrice, et Tom. Les parallèles entre le court-métrage et ma vie sont assez surprenants. Ma mère m'appelle encore « Xiao Bao Bao » (petit trésor). Quand j'étais enfant, elle me serrait très fort dans ses bras, en me disant qu'elle voulait me manger. Et comme pour le faire exprès, mon épouse est une femme caucasienne et blonde !


Quand avez-vous commencé à composer?
Assez tôt. La production a duré environ un an et demie. L'histoire et la musique ont été écrites en parallèle et ont évolué en même temps, ce que je trouve très bien.

Dans la mesure où vous êtes peintre vous-même, pouvez-vous me parler de votre lien personnel à la dimension visuelle du film?
J'ai grandi en aimant John Singer Sargent, qui est contemporain de l'intégralité des grands peintres impressionnistes ( comme Claude Monet ou Edgar Degas). Beaucoup de ces artistes étaient obsédés par l'art et le design japonais et je pense que vous pouvez voir une fusion entre Orient et Occident dans leurs œuvres avec l'influence d'Hokusai par exemple. J'ai toujours été très visuel. Le contenu visuel du film reste ma plus grande source d'inspiration.
L'esthétique visuelle de Bao a été inspirée par l'art populaire traditionnel chinois. Rona Liu, la directrice artistique de Bao, qui avait aussi un lien personnel avec l'histoire, a joué un grand rôle dans l'inspiration de la musique. Elle a fait un travail absolument génial.


Votre musique est basée sur un thème unique, développé sur l’ensemble du film.
Ce thème est le cœur de la partition et la voix de l'histoire. Il sert de fil conducteur et se développe tout au long du film. Il était important pour moi que le thème parle à plusieurs niveaux. Je voulais qu’il soit nostalgique et changeant comme l'histoire de Domee.
Ce thème était la première chose sur laquelle je me suis concentré quand j'ai commencé. Je savais que je voulais que la pièce entière soit basée sur un seul thème. Il y a eu beaucoup d'essais et d'erreurs avant de trouver le bon. Il devait également être flexible et fonctionner dans différents arrangements et orchestrations afin de véhiculer ce voyage émotionnel. Il est basé sur une gamme pentatonique majeure, la gamme utilisée dans la musique traditionnelle chinoise. Je l'ai aussi défini comme une valse, ce qui est moins commun. Il est construit sur deux propositions de phrases, symbolisant Mom et Dumpling.

 

Pouvez-vous me parler plus précisément de ce mélange d’instruments orientaux et occidentaux qui est au cœur de votre orchestration?
La musique de Bao est un mélange d'instruments traditionnels chinois (c'est-à-dire violon erhu, guzheng, yangqin, dizi ou zhudi, pipa, liuqin, sanxian) et d'un orchestre symphonique de 60 musiciens. La musique traditionnelle chinoise est intimement liée à la poésie et à diverses formes de lyrisme ; c’est une forme de poésie sans mots. Par exemple, les glissandos sur le guzheng représentent des cascades ou du tonnerre. Chacun des instruments a des milliers d'années d’histoire. J’ai donc essayé de mettre chaque instrument à sa place de manière à honorer sa tradition et ses possibilités expressives propres. L'un des aspects les plus difficiles de la combinaison de l’Orient et de l’Occident est que de nombreux instruments traditionnels chinois sont réglés pour jouer uniquement sur certaines tonalités et pour jouer sur une gamme spécifique. Mélanger les deux fut difficile. A mesure de l’évolution de l’histoire, la partie occidentale a beaucoup évolué en termes de tonalités. J'ai fini par développer quelques accords spécifiques pour pouvoir marier l’orchestre avec le guzheng et nous avons utilisé différentes sortes de flutes traditionnelle dizi pour couvrir l’ensemble du paysage sonore.

Puis, vers la fin du film, il n’y a plus que le piano et la clarinette.
Il y a ce moment magnifique et paisible (à environ 5 minutes) où le vrai fils de maman rentre à la maison et ils rattrapent le temps perdu. La musique devait être discrète. Je n'ai volontairement utilisé aucun instrument chinois ici. J'ai senti que c'était un moment universel et que le piano et la clarinette étaient transparents, pour exprimer un moment d’intimité familiale et l'amour d'une mère pour son enfant.

Comment s’est passé l'enregistrement de cette partition ?
Nous avons enregistré pendant deux jours à Eastwood Scoring Stage chez Warner Brothers. Une journée avec l'orchestre et une journée avec les instruments chinois.
J’ai fait beaucoup d’enregistrements partiels pendant l’année et demie passée sur Bao, et beaucoup de ces ajouts se retrouvent dans la pièce finale.

 

Le film est un succès indéniable. Maintenant, avec le recul, comment ressentez-vous cette expérience ?
J'ai été honoré de travailler sur ce film. L'accueil chaleureux du public a été à la fois impressionnant et intimidant. J'ai grandi en regardant tous les films et les courts-métrages de Pixar. Il y a une tradition à laquelle vous faites immédiatement partie. Travailler avec Domee, Becky et Tom a été une expérience fantastique, et l'histoire est magnifique. Dans un sens, c'est un conte chinois, mais dans un autre, il s'agit des thèmes humains plus larges comme l'amour, la perte, la famille et les relations humaines. Pour cette raison, il transcende toutes les barrières culturelles.

Quels sont vos projets ?
Je viens de rentrer d'un enregistrement d'orchestre pour un film d’animation intitulé 'Henchmen'. C'est amusant, bourré d'action, de super-héros et de méchants. Ne le ratez pas !

Merci à Dylan Samuel pour la traduction !

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