mercredi, novembre 08, 2017

COCO AU CINEMA : Entretien avec le chef décorateur Harley Jessup


 

M. Jessup, comment a débuté l'aventure Coco pour vous ?

Je venais juste de terminer Cars 2 et, chez Pixar, quand un chef décorateur finit un projet, on se tourne vers le développement visuel, et on travaille souvent sur deux, trois films en même temps. Pour Coco, le réalisateur Lee Unkrich était juste à l'étape du développement de différentes idées pour un long métrage d'animation. Je l'ai donc aidé à rassembler des illustrations conceptuelles et des idées de référence qu'il pourrait présenter. Au final, Pixar a choisi sonprojet sur le Dia de los Muertos et le Mexique. C'était début octobre, juste avant la fête. Donc, avant même que je sois affecté sur le projet, nous sommes allés au Mexique où j'ai pris des centaines de photos. C'était un moment où Lee et moi pouvions parler librement des possibilités d'un film comme celui-ci, et nous avons été très inspirés par notre voyage. 


Ce voyage semble avoir joué un rôle important dans votre envie de chef décorateur du film.

En effet. Mais en même temps, j'ai toujours voulu faire un film avec Lee. J'ai beaucoup de respect pour lui. Cela s'est combiné avec l'inspiration de ce que nous avons vu au Mexique. Les villes, les paysages, et surtout les personnes: nous avons découvert tellement de possibilités pour notre histoire. L'accueil était tellement incroyable. Nous étions un peu des invités dans les familles qui célébraient cette période. Cela a été une expérience très émouvante et pleine d'inspiration.


Qu'aimez-vous dans le travail et la personnalité de Lee Unkrich?

Nous avons
indirectement travaillé un peu ensemble sur Monstres et Cie, mon premier film chez Pixar. Il en était le co-réalisateur. Il a aidé Pete Docter, en particulier dans le montage et le layout. J'ai été très impressionné par ses choix très nuancés lors des projections de travail, et quand il a fait Toy Story 3, j'ai trouvé que c'était un film fantastique, plein de cœur, amusant et magnifiquement réalisé. C'est un grand cinéaste. Donc, j'étais très enthousiaste à l'idée d'avoir la chance de travailler avec lui.


Pouvez-vous me parler plus précisément de votre voyage de recherche ou plutôt de vos voyages au Mexique?

Avec plaisir ! Notre premier voyage a eu lieu en 2011. J'étais avec Lee, notre productrice Darla Anderson, et notre directeur de l'histoire, Jason Katz. Nous sommes allés à Mexico, Oaxaca et Morelia, plus exactement toute la région autour de Morelia, en particulier Janitzio, une île sur le lac Patzcuaro qui est un lieu clef dans la célébration du Dia de los Muertos. C'était juste pour avoir une première approche de ce qu'est cette fête. En tant que décor, le Mexique était totalement nouveau pour moi. C'était très excitant de découvrir les couleurs, le design et les personnes sur place. Et en 2012 – j'étais alors officiellement chef décorateur du film -, nous sommes retournés à Mexico et nous avons visité un grand musée appelé le musée Dolores Olmedo qui présentait une exposition magnifique de squelettes en papier mâché créés par la famille Linares. C'était spectaculaire! Nous sommes ensuite allés aux cimetières d'Oaxaca. Puis, nous avons visité une ferme près de la ville de Hierve el Agua. Mais la chose la plus importante fut la rencontre avec des familles. Nous les avons accompagnées du matin au soir pendant la période de la fête, d'abord pendant qu'ils décoraient leur maison en créant dans leur salon des ofrendas, qui sont des autels très élaborés, qui leur permettent d'honorer leurs ancêtres, puis aux cimetières pendant la journée où toutes les générations travaillent littéralement ensemble pour décorer les tombes, généralement dirigées par les grands parents. Et enfin dans les cimetières la nuit. Je n'avais aucune idée de ce que j'allais voir. C'était un étalage spectaculaire de bougies et de fleurs de soucis. Très souvent les tombes avaient de petits brûleurs d'encens, créant une atmosphère enfumée se mélangeant avec les lueurs bougies, qui était tout simplement magique. Il y avait littéralement des centaines de bougies, même dans les plus humbles des cimetières. C'était vraiment inspirant et touchant, et nous avons essayé de capturer ce sentiment.

 


Comment avez-vous réussi à intégrer ce profond contenu émotionnel dans la direction artistique du film?

J'apprécie que vous ayez re
marqué cela. Tout ce que nous faisons dans le département artistique et, pour moi, en tant que chef décorateur, doit être à l'appui de l'histoire et des personnages. Donc, dans Coco, nous avons essayé à chaque séquence d'exprimer et de refléter l'émotion qui s'y exprime. Par exemple, quand nous sommes dans la cachette secrète de Miguel, nous avons créé un autel à son idole, Ernesto de la Cruz. Nous voulions que ce soit inspirant mais en gardant le charme de quelque chose qui a été fait par un jeune garçon. Donc, voici ce que nous avons fait: Max, le fils de Lee, a réellement créé les graphismes, l'écriture et le design de la guitare de Miguel. Nous avons essayé d'être dans la vérité à chaque instant. Un chef décorateur a atteint son but quand vous ressentez de l’honnêteté dans son travail, quand le monde réel est représenté de telle façon que vous ressentez les émotions des gens qui y vivent. Quand le monde qu'il a représenté est vraiment le reflet des gens qui le peuplent.

 

Comment avez-vous envisagé les différences entre le monde des vivants et le monde des morts?

Le monde des vivants est très simple, avec une architecture qui a évolué au fil du temps et qui est centrée autour des familles, avec plusieurs générations de la même famille qui vivent dans la même maison. Pour le monde chaud et poussiéreux de Santa Cecilia, où
vit Miguel, nous avons essayé de contraster avec les paysages verticaux de la Terre des Morts qui sont vraiment luxuriants, fantastiquement colorés, et se décomposent en plusieurs couches. Le Pays des vivants est très plat et réaliste, mais toujours avec une touche de caricature, alors que le monde des morts est plein de fantaisie, mais avec sa propre logique. Quand nous avons créé les tours, nous avons essayé d'exprimer l'idée que ce monde croît toujours de façon verticale, au fur et à mesure que les ancêtres arrivent, depuis les pyramides méso-américaines qui sont à la base, jusqu'à l'ère victorienne et de la révolution, avec des grues au sommet pour les gens qui vont arriver. Rien de tout cela n'est expliqué dans le film mais nous avons essayé de vraiment donner une logique à l'endroit, afin que cela semble authentique et aide l'histoire.


Du fantastique Monstropolis dans Monstres et Cie., en passant par le magnifique Paris de Ratatouille, et maintenant les deux incroyables mondes représentés dans Coco, vous semblez particulièrement intéressé par l'architecture et le design urbain.

Je
suis véritablement intéressé par l'architecture et c'était un vrai régal d'apprendre l'architecture mexicaine. C'est une combinaison merveilleuse de différentes influences, mêlant européennes et indigènes, mayas et aztèques. La Terre des Morts est un mélange de toutes les architectures. Il n'y a pas de fondations, ces architectures semblent juste s'élever mystérieusement hors de l'eau. De plus je venais juste de terminer Le Voyage d'Arlo où il n'y avait pas vraiment d'architecture. Donc, j'étais avide d'entrer dans un monde avec de l'architecture!

Coco est aussi un film à propos de la musique. Pouvez-vous me parler de la relation que vous avez envisagée entre la musique et le design ?

Nous avons essayé d'être fidèles aux différents types de musique. Il y a toute une gamme de musiques dans le film, nous avons donc essayé d'être précis,
de même qu'avec le choix des costumes dans la scène d'ouverture du night-club, qui est en même temps très théâtral. Nous voulions, avec la musique de la bande-son, appuyer et compléter ce qui se passait à l'image. Quand ça marche vraiment, la musique, l'éclairage, la scénographie et le design des personnages fonctionnent tous ensemble et forment comme tout unique.




Vous venez de mentionner la lumière. Comment avez-vous approché la lumière et la couleur?

J'ai établi très tôt une palette de couleurs. Elle était très simple, mais c'était un élément clef pour relier les scènes du Pays des Vivants et du Pays des Morts ainsi que pour unifier le film. C'était vraiment utile. Elle était inspirée par les couleurs que nous avons vues au Mexique, en particulier dans les textiles et la broderie, mais aussi dans les couleurs comme ce jaune brillant que nous avions vues dans les intérieurs, les salles de séjour. Nous avons essayé d'inclure ces influences et cette palette de couleurs. Nous savions aussi que l'orange serait une couleur cl
ef à cause des soucis, qui sont des fleurs très symboliques de la fête. L'orange et le magenta de la fleur de souci sont au cœur de notre palette de couleurs. N'importe quelle couleur fonctionnerait avec cet orange ou avec ce magenta, et donnerait un film très multicolore, donc le défi était de ne pas créer une masse chaotique en créant la Terre des Morts. J'ai travaillé très étroitement avec Danielle Feinberg, qui était notre directrice de la photographie pour l'éclairage. La façon dont elle a utilisé la couleur dans l'éclairage était très importante et j'ai vraiment essayé de renforcer cette synergie avec la palette de couleurs des décors.




Quelle serait votre scène la plus importante en termes de scénographie?

J'en ai deux. L'une d'elle se passe lorsque Miguel traverse pour la première fois le pont de soucis et voit le monde des morts. Nous avons travaillé très dur pour rendre cette séquence spectaculaire,  palpitante et satisfaisante émotionnellement parce qu'il voit pour la première fois où vivent ses ancêtres et découvre qu'ils sont vraiment là-bas. Ce fut une séquence très satisfaisante à travailler. Nous l'avons faite très tôt car nous avions besoin d'un test de concept pour la Terre des Morts, pour vérifier si son paysage urbain infini fonctionnerait réellement et serait suffisamment accueillant. Et puis, pour contraster cela, je mentionnerais la scène dans l'enceinte familiale de Santa Cecilia. C'est une maison très humble mais très émouvante pour moi. C'est un sentiment très chaleureux de voir les différentes branches de la famille vivre ensemble et de voir Miguel veiller sur son arrière-grand-mère qui a presque 100 ans. L'architecture est très simple ici, et c'est un contrepoint excellent à la complexité de la Terre des Morts. Je pense que ces deux séquences sont vraiment emblématiques de ce que nous voulions faire et exprimer tout au long du film.

 

Merci à Scrooge pour la traduction ! 

 

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