vendredi, avril 10, 2009

THE VENICE CHRONICLES: Interview avec l'auteur et artiste de storyboard Enrico Casarosa

Dans notre précédente interview avec Enrico Casarosa à propos de Ratatouille, vous avez fait la découverte de l'artiste de storyboard de Pixar.
Mais Enrico Casarosa, c'est aussi l'homme (d'origine italienne, le mari et le papa) et l'auteur/dessinateur de BD.
Et voici que ces deux facettes de l'artiste sont maintenant réunies dans un livre qui m'a profondément touché.
The Venice Chronicles (qui vient tout juste d'être nommé aux Eisner Awards) raconte le voyage d'Enrico en Italie, pour la première fois en compagnie de sa fiancée. Un retour aux sources, mais aussi une rencontre avec leurs parents respectifs avant que leur histoire ne se transforme en mariage et que la petite Flo viennent parfaire cette union!
Magnifiquement réalisé à l'aquarelle, ce journal intime en images m'a touché par sa simplicité, sa chaleur et son sens aigu de la narration, pas très éloigné -comme vous allez pouvoir le lire-, de celle d'un Miyazaki, à travers la valorisation de tous ces instants précieux qui font la beauté de la vie.
Tout aussi précieux furent les instants qu'a duré notre discussion....

Vous considérez-vous comme un artiste de storyboard qui fait des bandes-dessinées ou comme un artiste de BD qui fait des storyboards ?
C’est là la question ! Dans l’absolu, je me sens comme un créateur d’histoires qui choisit différentes voies, différent médias, pour s’exprimer. Ceci dit, je dirai que je suis avant tout un artiste de storyboard, tout simplement parce que c’est ce travail qui me permet de payer mes factures et de faire bouillir la marmite !
Dans le cas des Venice Chronicles, il s’agissait d’une forme de narration très spécifique, une sorte de carnet d’esquisses, comme un journal. A partir de là, je me suis demandé ce que je pouvais en faire ? Un court-métrage ? Un film d’animation ? ou une bande-dessinée ? Jusqu’à présent, honnêtement, la BD a toujours été le moyen le plus facile d’être son propre metteur en scène, de raconter son histoire à sa façon. Cela aurait été beaucoup plus difficile de réaliser un film. Cela dit, la BD et le cinéma sont deux médias magnifiques, chacun à sa façon.

Pourquoi l’aquarelle ?
Depuis quelques années, c’est quelque chose que j’utilise de plus en plus. Cela vient pour une part de Sketchcrawl, cette sorte de marathon international de dessin que j’ai initié, ces journées que j’organise passées à ne rien faire qu’à dessiner. J’ai trouvé que l’aquarelle était le meilleur moyen pour cela. C’est très rapide et on peut dessiner tout en restant debout, en regardant autour de soi et dessinant le monde qui vous entoure. La seconde raison vient de mon admiration pour Miyazaki. Sa manière de travailler, c’est de dessiner des images des choses qu’il aime et des choses qu’il a envie de voir dans ses films. C’est la première étape de la création de ses films, et tous ces petits morceaux forment ensuite une histoire. J’adore cette façon de faire. C’est de l’écriture en images, avant même les mots. Il y a une immédiateté dans l’aquarelle. J’ai un amour profond pour cet art de dessiner avec des gestes simples et rapides. Cela donne des œuvres très simples, réduites à l’essentiel. En peu de temps, on véhicule une lumière et une émotion.

A la lecture des Venice Chronicles, on a vraiment le sentiment d’une double déclaration d’amour. L’une pour l’Italie, l’autre pour Marit.
Vous avez raison. Vous savez, le fait de grandir en Italie, puis de quitter mon pays natal pour aller travailler aux Etats-Unis fait que, chaque fois que j’y retourne, je suis un peu un touriste, mais c’est aussi une question de nostalgie. Il y a de cela dans mon livre : des souvenirs des lieux où j’ai grandi. C’est quelque chose de formidable que de se retrouver dans un lieu que vous avez quitté il y a presque trente ans, et de partager cela avec votre petite amie de l’époque. L’avoir à mes côtés pendant ces instants signifie beaucoup pour moi. Je pense qu’elle a vraiment lu dans mes yeux ce que cela représentait pour moi. Dans ce sens, ce fut notre premier voyage « sérieux ». Les voyages sont toujours des tests quand vous commencez une relation, et celui-ci s’est révélé très agréable, tant avec elle qu’avec nos familles respectives. Ce fut le début d’un lien très profond et nous avons senti venir le fait que ma petite amie allait bientôt devenir la femme que j’épouserais et avec qui j’aurais une merveilleuse petite fille ! (ci-dessous, avec son papa en train de peindre la couverture des Venice Chronicles)

Dans votre livre, vous rendez hommage à Hugo Pratt, le créateur de Corto Maltese, qui n’était pas vraiment un bon père de famille. Au contraire, votre famille est souvent présente dans vos créations. Pouvez-vous me parler de la dimension autobiographique de votre travail ?
Cela vient de ce que je considère être une bonne histoire à partager : une histoire authentique, honnête. Même si c’est embarrassant, il y a toujours quelque chose à tirer d’une situation authentique, vraie. En révélant quelque chose de personnel, on trouve toujours quelque chose d’universel qu’on peut partager avec les gens. Ces derniers pourront s’y retrouver et alors découvrir et comprendre une nouvelle part d’eux-mêmes. J’aime retrouver cette dimension dans un livre ou une histoire en général. Si je peux mettre un peu de moi-même, cela aura toujours plus de valeur que quelque chose d’abstrait. En ce qui concerne Hugo Pratt, c’est un moment dans le livre que j’ai particulièrement aimé écrire parce que ce fut un moment vraiment authentique où j’ai discuté d’un Maître de la bande-dessinée avec un de ses proches –sa fille. Il y a tant de grands artistes (je pense notamment à Picasso ou à Fellini) qui étaient tellement possédés par leur œuvre que cela s’est avéré destructeur pour leur entourage. Je ne suis pas comme cela. Déjà, je n’oserais jamais me mettre dans la catégorie des génies. Mais comme je l’écris dans le livre, tout ce talent et cet ego peut se révéler un véritable fardeau. Par chance, je ne suis pas aussi doué, et même si mes passions et mon travail me prennent beaucoup de temps, je ne les laisserai jamais prendre le pas sur ma vie de famille. J’aurais le sentiment de ne pas être quelqu’un de bien, un bon mari et un bon père. C’est le raison pour laquelle il est très important pour moi de trouver le bon équilibre entre la famille et mes créations.

En même temps que vous nous racontez votre récit, vous vous posez des questions sur la forme: comment raconter une partie de tennis? Faut-il faire des cases ? comment être honnête en art ?...
C’est un aspect que tous les critiques n’ont pas apprécié, quelque chose qu’on aime ou qu’on déteste. A certains moments dans l’histoire, j’ai vraiment réussi à fixer les choses pendant que je les vivais, et c’était génial. Je me disais que j’écrivais une bande-dessinée sur ma vie à mesure que je la vivais, sans chercher à savoir ce qui allait se passer ensuite ! C’était vraiment ce que je souhaitais en tant que créateur d’histoires. Puis, une fois que je suis rentré, je me suis interrogé sur la façon de mettre en forme d’autres moments qui n’étaient fixés que dans ma tête, comme souvenirs, et à chaque fois, il manquait un petit quelque chose d’essentiel. J’ai alors trouvé que, pour éviter cette distance de l’événement, je devais le rendre présent, raconter exactement mes préoccupations, ce qui me passait par la tête au moment présent, en pensant à cet événement, et le coucher sur le papier dans l’instant. C’était le seul moyen d’être honnête et intéressant à la fois, de ne pas proposer du réchauffé. Je voulais être présent dans l’écriture. A partir de là, les choses me sont venues plus facilement et de manière plus fluide. Et il m’a semblé que c’était plus intéressant aussi pour le lecteur, plus direct. Dans un moment comme la partie de tennis, il y a une impossibilité essentielle qui vient qu’on ne peut pas dessiner pendant qu’on joue, ou jouer pendant qu’on dessine ! C’est une sorte d’oxymore. C’est pour cela que j’ai décidé de traiter cette partie en m’adressant directement au lecteur et en lui parlant de la difficulté de relater honnêtement cet événement tel qu’il s’est passé. En fait, on ne peut vraiment capter l’instant de ce que vous voyez que lorsque vous peignez des paysages ou des décors naturels. Et c’est justement un autre aspect du livre dans lequel vous retrouvez un certain nombre de dessins de Venise. Le livre est donc un mélange des deux.

En fait, en procédant ainsi, vous apportez un vrai regard sur l’événement, et c’est précisément ce qui rend votre livre vivant et intéressant !
Merci ! C’est une question fondamentale. Comment rendre cette histoire intéressante ? Car elle ne contient pas de drame palpitant. En racontant des choses qui se sont réellement passées, vous aurez du mal à construire un drame Shakespearien ! Je n’en suis que plus heureux que vous ayez apprécié ces différents niveaux de lecture.

Rencontrez-vous le même genre de problème quand vous storyboardez pour Pixar ?
Oui. Je pense d’ailleurs que ce genre de questionnement vient de mon travail pour Pixar. On essaie toujours de tirer le meilleur d’une histoire. C’est comme cela qu’on fait de bons films. Souvent, un bon auteur met un peu de lui-même dans son récit. C’est quelque chose de personnel. C’est la même chose pour le réalisateur. Son film est quelque chose de très personnel. Mon rôle est simplement d’aider le réalisateur à exprimer au mieux ses idées en la matière. Ceci dit, il y a quand même de petites différences. D’un autre côté, si j’ai fait ce livre, c’est pour pouvoir écrire le livre que je voulais faire. Je suis mon propre réalisateur. C’est ma chose ! Avant tout, je dois me plaire à moi-même ! Chez Pixar, c’est un tel travail d’équipe qu’à la fin de la journée, on ne se souvient même plus quelles idées sont venues de vous ! C’est un processus génial, mais on peut s’y sentir un peu perdu. C’est la raison pour laquelle pas mal d’artistes du monde de l’animation mènent ce genre de petit projets personnels. Ils créent leur monde de façon directe et spontanée. Chez Pixar, chaque idée est discutée et re-discutée. C’est la raison pour laquelle, lors de notre interview sur Ratatouille, je vous avais parlé de « re-boarding » : on re-board sans cesse la même scène jusqu’à en obtenir la meilleure version. Vous comprenez à quel point cela peut être libérateur de faire des choses de façon directe en acceptant les erreurs comme faisant partie du parcours. Un créateur de BD français, Joann Sfar, créateur du Chat du Rabbin, était venu chez nous à Pixar il y a deux ans et nous lui avions demandé : « que faites vous quand vous n’êtes pas satisfait d’une planche ? » et il nous a répondu : « Je passe à la suivante ! » J’ai toujours gardé cela en mémoire. C’est tellement pertinent. Sa seule préoccupation, c’est de raconter l’histoire, qu’importe si le dessin n’est pas parfait. Au final, c’est un vrai style et j’aime cela. Nous aimons tous les choses immédiatement expressives. Et c’est dans cet esprit que j’ai conçu mon livre.

A présent, avez-vous la réponse à la question de Mia qui demandait s’il y aurait enfin un troisième volume à ses aventures ?
J’étais à Angoulème il y a quelques mois avec mon ami Ronnie Del Carmen (Photo ci-dessus). C’était la première fois que nous nous rendions à leur festival de la BD et ce fut génial ! Nous avons passé tout un après midi à discuter à propos de ce troisième volume. Je me sens un peu coupable d’avoir laissé cette histoire en plan. Ceci dit, si j’écris un nouvel opus, je pense que ce ne sera pas le troisième épisode de ses aventures, mais plutôt un épisode autonome situé au milieu de ses aventures. Maintenant, le principal problème, c’est le temps. Avec Pixar et ma famille, je suis très occupé. Je ne sais donc pas quand je pourrai m’y mettre. Mais une chose est sûre, j’adorerais, et j’envisage de le faire d’ici les prochaines années.

Là-Haut est terminé maintenant. Sur quoi travaillez-vous à présent ?
Je suis sur Cars 2 depuis quelques mois. Je dois dire que je suis très enthousiaste à propos de Là-Haut. Boucler ce film a été plutôt triste dans la mesure où ce fut une expérience tellement extraordinaire avec Ronnie, Pete Docter et Bob Peterson. Rétrospectivement, je dirai que c’est le film dont je suis le plus fier, c’est dire si j’attends avec impatience qu’il sorte sur les écrans !


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