mercredi, septembre 03, 2014

35e ANNIVERSAIRE DE BIG THUNDER MOUNTAIN : Entretien avec Jeff Burke, concepteur de Frontierland


M. Burke, quelles furent les premières étapes de la conception de Frontierland Paris ?
Comme il était évident que chaque land du parc allait évoluer en une sorte de variation de l’original américain, je me suis dit qu’il serait bon de définir les grandes lignes de l’esprit de Frontierland Paris. Après en avoir discuté avec Tony et Pat Burke, un Imagineer qui avait travaillé à la création des Big Thunder Mountain de Disneyland, Walt Disney World et Tokyo Disneyland, nous avons développé le coeur de l’histoire de notre Frontierland. Nous voulions que tous les visiteurs qui passent les portes de Fort Comstock découvrent la trépidante petite ville de Thunder Mesa où l’excitation de la ruée vers l’or et la grandeur de l’Ouest américain les plongeraient dans l’atmosphère du Vieil Ouest.
Pour nous aider à retrouver des informations et de la documentation photographique sur cette période, j’étais assisté par Aileen Kutaka de l’Information Resource Center de Walt Disney Imagineering. Je lui ai donc demandé de nous fournir toutes les données possibles sur l’explosion des petites villes liées à la ruée vers l’or ainsi que sur les paysages de l’ouest des Montagnes Rocheuses. Car même si Frontierland est un lieu imaginaire, il est basé sur des faits et des lieux authentiques. Big Thunder Mountain est inspiré de Monument Valley tandis que Rivers of the Far West est inspiré du Colorado qui circule en bas du Grand Canyon (d’où la couleur verte de l’eau, que nous avons mis une journée entière à élaborer avec un ingénieur spécialisé). Toutes ces informations authentiques nous ont fourni un guide précieux pour concevoir le land.
En plus, des membres de mon équipe comme Pat Burke ont apporté des livres et des photos personnels de l’Ouest américain pour nous aider à visualiser ce que serait Thunder Mesa. Tandis que le projet avançait, cette bibliothèque dévolue à Frontierland grandissait sur tous les plans, dans toutes les disciplines et nous a grandement aidés à faire de Frontierland une réalité.

A partir de là, l’environnement, l’atmosphère et l’architecture de Frontierland ont été conçus par un groupe d’artistes remarquables parmi lesquels Tom Gilleon, Dan Gooze, John Horny, Christian Hope, Ahmad Jafari, Fernando Tenedora, Frank et Karen Armitage. Très souvent, leurs illustrations ont inspiré les dessins des architectes ou encore fixé les formes des formations rocheuses. Ces dessins ont également fourni des détails visuels qui ont guidé les costumiers, décorateurs et accessoiristes du land. Mais plus que tout, ils ont trouvé le ton juste, l’apparence, l’ambiance et le sentiment liés à cette petite communauté bigarrée et pleine de vie de l’Ouest sauvage.
Ensuite, beaucoup d’autres illustrateurs et artistes graphiques ont rejoint notre équipe pour s’occuper plus spécifiquement de chaque attraction, restaurant ou boutique.
Enfin, pour organiser l’espace de Frontierland, des membres de l’équipe spécialisés ont commencé à interagir pour mettre toutes les pièces du puzzle de Frontierland en place et déterminer comment les formations rocheuses, les cours d’eau et les chemins allaient se répartir à travers l’espace du land. Pat Burke, Christian Hope, Bob Baranick, Ahmad Jafari, Karen Armitage, Pam Schirmer, Paul Comstock et moi-même nous sommes beaucoup concertés pour développer et organiser l’espace et les paysages pour un maximum d’impact et un flux de visiteurs fluide. Si nos discutions étaient plutôt d’ordre pratique, nous n’avons jamais perdu de vue l’histoire de Frontierland afin de faire vivre le passé historique agité de Thunder Mesa sur fond de grandeur et de majesté du Sud-ouest des Etats-Unis.
Je ne cite pas tous ces gens comme un générique de film, mais parce que ce fut le plus incroyable travail d’équipe auquel j’ai participé. Chacun a donné le meilleur de lui-même et je n’ai été que le chef d’orchestre.
Comment avez-vous trouvé l'équilibre entre la tradition des différents Frontierland déjà réalisés et celui-ci ?
Nous avons tenu à prendre en compte à la fois la tradition Disney et notre désir de créer un endroit unique. Vous savez, nous, les Show Producers, avions à peu près tous le même âge et avons grandi près de Disneyland Californie. Nous avions donc une idée assez précise de ce qu’est Disneyland. Ceci dit, nous avons fait un voyage d’étude au printemps 1987 avec Tony Baxter, les Show Producers et les principaux designers d’EuroDisneyland et à travers l’Europe non pas pour voir ce que faisait la concurrence, mais bien pour comprendre l’esprit européen et quelle était la vision européenne des parcs d’attraction. Nous avons visité bon nombre de parcs comme Tivoli ou Alton Towers pour finir par la ville de Paris et les champs de Marne-la-Vallée. Nous avons remarqué, notamment à Tivoli, combien les Européens appréciaient un environnement de qualité, ainsi qu’un repas de qualité. Par conséquent, en ce qui concerne les restaurants, chaque land de Disneyland Paris a reçu les conseils de deux spécialistes de Walt Disney World et Disneyland Californie avec lesquels nous avons eu d’intéressantes conversations. C’est ainsi que chaque land ou presque de Disneyland Paris possède maintenant un restaurant avec service à table de qualité proposant du vin ou de la bière, au grand dam de Michael Eisner. L’idée était de ne pas appliquer une formule toute faite. Même siThunder Mesa est inspiré de lieux réels, il s’agit plus d’une représentation de ce que les gens imaginent comme étant le Vieil Ouest. Prenez par exemple Rivers of the Far West. Les autres parcs Disney ont, eux, les Rivers of America. Nous avons repris cette tradition, mais nous l’avons adaptée pour en faire un mélange du Colorado, du Rio Grande, du Sacramento et du Columbia, autant de cours d’eau que l’on trouve à l’Ouest des Rocky Mountains et qui ont tenu un rôle dans la ruée vers l’or. A partir de là, nous avons eu la chance de profiter de l’expérience de deux personnes ayant travaillé sur le Columbia, le bateau de Disneyland, pour nous aider non seulement à construire le Mark Twain, mais également le Molly Brown, car les responsables opérationnels du parc nous avaient donné le feu vert pour construire deux bateaux d’une capacité de 400 personnes par croisière. Cela permettait de compléter magnifiquement le tableau, et d’offrir à nos visiteurs de multiples points de vue sur la rivière.
L'attraction-phare de Frontierland est sans nul doute Big Thunder Mountain, le petit train de la mine, dont nous fêtons aujourd'hui l'anniversaire.
C’est un peu notre château à nous. Comme vous le savez, sa particularité est d’être une île. En fait, il y avait déjà trois BTM dans le monde et Tony Baxter voulait que cette nouvelle version soit unique. Il nous a dit qu’il voulait un grand « Wow ! ». A Disneyland, le point d’attraction de Frontierland est Tom Sawyer Island. Or, nous n’étions pas sûrs que le public européen connaisse aussi bien ce personnage de la littérature américaine que nous. C’est à ce moment que Chris Tietz, le Show Producer d’Adventureland a proposé de faire une sorte de Tom Sawyer Island à Adventureland, mais basée cette fois sur l’aventure et la chasse au trésor. Il semblait donc que la question était résolue. A partir de là, l’idée a surgi de créer une île qui serait en fait Big Thunder Mountain. C’est alors que la question de l’accès des visiteurs à cette île, c’est-à-dire la liaison entre le bâtiment d’embarquement et l’île, s’est posée. WDI avait engagé pour cela des ingénieurs de Lehrer McGovern Bovis Inc. (LMB) de Londres comme consultants pour superviser la construction et l’ingénierie civile liée aux attractions ainsi qu’aux bâtiments de restauration et aux commerces. Je leur ai dit qu’il suffisait de creuser un tunnel sous la rivière. Il est vrai que l’eau n’est profonde que d’un mètre 50 environ. Or, beaucoup d’entre eux ont émis des doutes sérieux quant à la faisabilité de ce tunnel. Un ingénieur m’a demandé si je souhaitais faire quelque chose de similaire au tunnel sous la manche qui était en train d’être creusé et je lui ai répondu : « non, j’espère beaucoup plus de vous ! ». Je me souviens que je lui ai dit : « Walt réalisait toujours l’impossible. » Ce à quoi il a répondu : « Walt est mort »...
Au final, tous les problèmes d’ingénierie et de construction ont été dépassés et le tunnel a été construit, mais au prix de très nombreuses discussions entre nous, les designers, et les consultants de LMB ! Le résultat est un succès et ce tunnel rend l’attraction encore plus excitante !
Mais le succès de BTM vient aussi de la qualité de l’environnement. C’est un mélange unique de formations rocheuses du Grand Canyon avec les eaux du Colorado. Ce fut également un challenge du point de vue de la végétation. Paul Comstock était la personne en charge de ces questions pour le parc, mais Frontierland a été pour lui un véritable défi car il s’agissait de recréer un désert dans une région où le climat n’a rien à voir. Il a su trouver des plantes de désert et des cactus qui pourraient s’adapter au sol parisien. Il a donc décidé de faire un jardin expérimental en dehors des limites du parc pour voir comment ces plantes allaient se comporter. A l’exception de l’île où les cactus sont artificiels (ce que l’on ne remarque pas tant on passe vite devant), il était hors de question d’avoir des plantes artificielles à Frontierland.
Quant aux accessoires liés à la mine, c’est Pat Burke qui s’en est occupé à merveille. Pour ce faire, il a passé trois mois en recherche de Washington à l’Oregon, et du Wyoming au Montana. Il a exploré 18 états différents pour ramener toutes sortes d’objets et d’équipements pour l’attraction. A l’ouverture du parc, des gens lui ont dit : « c’est incroyable ce que vous arrivez à faire à Hollywood, tous ces objets que vous avez recréés. C’est une magnifique reconstitution ! » Ce à quoi il a répondu : « qu’est-ce que vous racontez ? Tout est vrai, tout est authentique ! » Déjà, Pat connaissait très bien l’histoire de Big Thunder Mountain dans la mesure où il s’est occupé de l’environnement de chacune des versions de l’attraction, que ce soit à Disneyland, Walt Disney World ou Tokyo Disneyland. De plus, c’est quelqu’un qui est très proche des paysans chez qui il est allé, et il sait très bien négocier avec eux. C’est quelqu’un d’incroyable, toujours plein de ressources. Il avait avec lui une équipe de huit Irlandais, charpentiers, mécaniciens, etc., capables de tout, pour installer tous ces accessoires. Ils étaient fin saouls chaque nuit, mais le jour, ils pouvaient travailler de 12 à 14 heures d’affilée… avant d’aller de nouveau au bar ! Ils auraient fait n’importe quoi pour lui. Il y avait une alchimie entre eux que je n’ai jamais vue ailleurs !

Les équipes qui ont travaillé sur le parc venaient vraiment de l’Europe entière.
Exactement. Nous parlions des Nations Unies des constructeurs de parcs ! En plus des artisans français, nous avions des tailleurs de pierre italiens, des charpentiers espagnols, une équipe irlandaise, des décorateurs de la BBC pour les décors intérieurs de Phantom Manor, etc. Et il n’y avait pas de barrière de la langue. Tout passait par des dessins et des gestes. J’étais ému aux larmes de voir cette magie à l’oeuvre et quand je remerciais quelqu’un, il me disait : « oh, j’ai simplement fait mon boulot ! ».


Retrouvez la suite de cet entretien et des dizaines d'autres avec les concepteurs de Disneyland Paris dans mon livre "Entretiens avec un empire volume 3 : Disneyland Paris raconté par ses créateurs."

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