samedi, septembre 28, 2013

LA PETITE SIRENE EN BD : Hommage à Howard Ashman avec Sarah Gillespie et William Lauch

« A notre ami, Howard Ashman, qui a donné sa voix à une sirène et une âme à une bête. Nous serons pour toujours reconnaissants. »
C’est en ces termes émouvants que les artistes Disney dédiaient LA BELLE ET LA BÊTE à celui qui a été l’un des principaux acteurs du renouveau de l’animation dans les années 90, un artiste unique habité par la magie et qui a su la faire partager avec générosité, poésie…et toujours une bonne dose d’humour.
A l’occasion de la sortie de LA PETITE SIRENE en Blu-ray, nous avons voulu, nous aussi, lui rendre hommage en évoquant la vie et la personnalité de ce véritable « Génie » avec sa sœur, Sarah Gillespie, et son partenaire et ami, William Lauch, qui ont très gentiment accepté de répondre à nos questions.

Tous les témoignages de personnes qui ont rencontré Howard Ashman parlent d'une personnalité unique, marquante. Selon vous, qu'est-ce qui le rendait si spécial?

WL) Si j’avais à résumer la personnalité d’Howard en un mot –ce qui est très difficile tant il avait de multiples facettes et de multiples talents-, ce serait la passion. Que ce soit dans sa vie professionnelle, à Broadway, dans le milieu du cinéma, dans sa dévotion envers les causes qu’il défendait, ou encore dans sa relation à ses amis, il s’intéressait à tout avec passion. Pas seulement à la comédie musicale. Il aimait aussi le design, l’architecture –tout comme moi qui suis architecte !- et beaucoup à la cuisine. Oui, pour moi la passion serait ce qui le définirait le mieux !

SG) Je dirai pour ma part que c'était quelqu'un de très chaleureux. Il avait une tendresse presque parternelle envers les gens qu'il rencontrait. Et cela se ressentait autant dans ses amitiés que dans sa façon de diriger les acteurs. Il s'est toujours dégagé de lui une créativité phénoménale, un désir intense de créer. Il s'est même essayé au dessin, même si ce ne fut pas vraiment sa voie. Et à mesure qu'il grandissait, il nous est apparu clairement qu'il serait un grand auteur et un grand metteur en scène. Pour moi, c'était non seulement mon frère, mais mon mentor –et ses conseils se sont toujours révélés utiles. Pour résumer, je dirai qu'il était un visionnaire.



Quels sont vos souvenirs d’enfance avec lui ?
SG) Quand nous étions enfants, Howard a créé un monde féérique rien que pour moi. C’était dans sa chambre. Il avait utilisé des figurines en plastique de gens et d’animaux, et avait décoré la pièce avec du coton et toutes sortes de choses qu’il avait dénichées. Je ne me souviens pas exactement comme c’était fait car j’étais toute petite, mais je me rappelle que c’était vraiment magique. C’était simplement une petite chose qui lui est venue un jour, pour s’amuser. Il a ensuite enveloppé sa tête dans une serviette pour faire un turban (presque comme un génie !) et m’a conduite dans ce monde merveilleux qu’il avait créé. Cela me procure une grande joie de penser qu’adulte, c’était quelque chose qu’il a pu faire pour des millions de gens…

Ses débuts dans le monde du théâtre remontent également à son enfance.

SG) En effet, très tôt il a fait partie d’une troupe d'enfants, la Children's Theater Association avec laquelle il a joué dans plusieurs pièces et comédies musicales lors de représentations dans des écoles du Maryland. Cela représentait une importante part de sa vie d'enfant. Il jouait, chantait et écrivait dès son plus jeune âge. Il produisait même des comédies musicales dans notre cave de Baltimore! Il faisait payer leur place à nos parents et à nos voisins, organisait des auditions, mettait en scène et créait les décors. C'est ainsi qu'il a produit plusieurs spectacles notamment basés sur GYPSY. Il a même construit un scrim, un écran translucide que l'on éclaire depuis la scène, pour donner une impression visuelle plus floue, avec un drap, pour la scène du strip-tease. Dès son plus jeune âge, je savais qu'Howard serait quelqu'un de connu, quelqu'un d'exceptionnel. Lui, ce n'était pas sa motivation. Il ne se rendait pas compte de son potentiel. Il voyait les choses du point de vue artistique, et c'est cela qui le poussait.

Comment est-il venu au théâtre?

SG) D'une part, notre mère était chanteuse, ce qui fait qu'il y avait toujours de la musique à la maison, et notamment des comédies musicales. Mais surtout, Howard adorait l'animation. Enfant, ses premiers contacts, tant avec le cinéma qu'avec le monde du théâtre, se sont fait à travers les dessins-animés de Disney que notre grand-mère lui emmenait voir au cinéma. La première comédie musicale filmée qu'il ait jamais vue, c'était un dessin-animé de Disney. C'est l'une des choses qui l'ont poussé à s'intéresser au théâtre. Et c'est la raison pour laquelle, quand Disney et Jeffrey Katzenberg sont venus le voir en lui demandant sur quoi il souhaitait travailler, il leur a répondu qu'il souhaitait faire de l'animation et plus particulièrement travailler sur un conte de fées. Une autre chose qui l'a intéressé dans l'animation, c'est l'absence de limites sur le plan créatif : tout est possible. De fait, il pouvait totalement libérer son imagination, un peu comme il l'a fait sur LA PETITE BOUTIQUE DES HORREURS.

Audrey II est en effet un personnage très "animé"!

SG) Absolument. Audrey II est un personnage de cartoon à part entière. Et quand on y regarde de plus près, c'est une créature complètement folle, grotesque et loufoque, totalement surréaliste, à l'image de cette comédie musicale, mais habitée par des désirs bien réels. Et ce mélange était très important pour Howard. Prenez Ursula : c'est le même principe. Il aimait créer des personnages hauts en couleur comme cela, mais en même temps totalement crédibles sur le plan dramatique et émotionnel.


Après ses études, il est devenu directeur artistique du WPA Theater de New York.

SG) Il avait écrit les paroles d'un spectacle pour les précédents producteurs de ce théâtre, et comme cela leur a plu, avant de partir à la retraite, ils lui ont offert ainsi qu’à deux autres artistes la possibilité d'utiliser le WPA pour leurs propres pièces. Cela lui a permis de faire ses preuves dans un environnement créatif tout à fait ouvert en tant que metteur en scène et auteur. Il travaillait là avec son ami de l'époque, lui aussi metteur en scène, qui malheureusement est décédé très tôt. Ils ont ainsi produit un travail étonnant en dépit d'un espace très réduit.

C’est à cette époque que vous l’avez rencontré, M. Lauch.

WL) Nous vivions tous deux à Greenwich Village à New York. LA PETITE BOUTIQUE DES HORREURS venait d’être lancée, et un samedi soir, nous nous sommes rencontrés dans un bar, près de l’Orpheum Theater où on jouait sa comédie musicale, juste après le spectacle. C’était une période très active pour lui car, entre 1984 et 1988, beaucoup de compagnies de théâtre jouaient sa pièce, et il y avait même une tournée nationale. Howard était très impliqué dans tout cela, y compris dans l’écriture du film, en 1986. C’était le tout début de son succès, juste avant Disney, et ce fut très excitant de le rencontrer à cette époque et de partager ces expériences passionnantes avec lui.

Comment avez-vous trouvé la version 2003 de LA PETITE BOUTIQUE DES HORREURS, adaptée pour Broadway (et non plus en off-) ?
SG) Bill (William) et moi avons participé à cette production à ses débuts, et je dois dire que je suis très heureuse du résultat. Les producteurs et le metteur en scène ont fait de l’excellent travail, et ont été très respectueux du travail d’Howard et Alan. Je regrette beaucoup la réaction plus mitigée des critiques. Mais je conçois que nous aillions fait des erreurs. Je me souviens que, devant le succès de la production originale, il fut déjà proposé à Howard de produire son spectacle à Broadway. Mais il a toujours refusé, considérant que LA PETITE BOUTIQUE DES HORREURS était une comédie musicale modeste et intimiste, et qu’elle devait rester ainsi. Je comprends aujourd’hui qu’il avait raison !

WL) Sarah et moi avons été impliqués dans ce projet dans la mesure où nous représentions les intérêts d’Howard. En tant que tels, nous avons eu notre mot à dire notamment dans le choix du metteur en scène, afin de s’assurer que la vision d’Howard soit pleinement respectée et qu’on ne s’éloigne pas trop du show original. C’était aussi le désir d’Alan Menken, et nous nous sommes parfaitement entendus dans ce sens.

Quelle était sa vision de cette comédie musicale ?

WL) Il m’a beaucoup parlé de ce spectacle, comme à tous ses proches. Pour lui, le plus important, c’était que LA PETITE BOUTIQUE soit jouée de façon honnête, authentique et directe, en dépit de sa nature satirique.

Et c’est grâce à LA PETITE BOUTIQUE DES HORREURS qu’il a été remarqué par Disney. Comment s'est passé son passage dans le monde très différent du cinéma?

WL) C’était un changement bienvenu car il cherchait des manières nouvelles d’utiliser son expérience en matière de théâtre musicale. Et dans le même temps, il cherchait à toucher un public plus large. L’idée de travailler dans le domaine de l’animation l’enthousiasmait beaucoup. On lui avait déjà proposé des projets de films auparavant, mais quand Jeffrey Katzenberg l' invité à travailler pour leur département d’animation, cela a vraiment fait écho en lui. C’était un domaine auquel il pensait vraiment pouvoir apporter quelque chose.

SG) C'est en effet un monde très différent du théâtre, mais le fait est qu'Howard a toujours pensé les choses en termes visuels. Ce qui fait que son intégration a été assez naturelle. Je pense que la principale difficulté pour lui tenait au fait que c'était un touche à tout, qu'il ne pouvait se contenter de mettre tous ses œufs dans le même panier. De plus, quand il pensait avoir une bonne idée, il ne pouvait pas rester assis dans son coin. Il faisait en sorte de le faire savoir, peu importe si c'était à Jeffrey Katzenberg ou Michael Eisner ! Il n'avait peur de personne. C'est pourquoi, avant que les gens de Disney ne le connaissent vraiment, ce fut un peu difficile pour lui de s'intégrer dans ce milieu traditionnellement compartimenté. Au théâtre, c'est la vision du metteur-en-scène qui prime. Au cinéma, ce n'est pas vraiment le cas car beaucoup de personnes différentes ont leur mot à dire, et cela rend les choses plus compliquées. Mais les gens de Disney ont vite compris à qui ils avaient affaire et lui ont rapidement laissé le champ libre. Par ailleurs, il a toujours aimé les bandes-dessinées, et il a retouvé cette passion à travers les esquisses et les dessins des animateurs qu'il adorait. Ses carnets de notes sont d'ailleurs tous griffonnés, remplis d'esquisses. De fait, le courant est très bien passé à tous les niveaux chez Disney. Il avait un grand respect pour ces artistes et il adorait apprendre de nouvelles choses auprès d'eux. S'il avait vécu, je suis sûr qu'il aurait pu devenir réalisateur.

D'aucuns l'ont d'ailleurs parfois comparé à Walt Disney lui-même!

SG) Personnellement, je n'irai pas jusque là. Le fait est que tous les deux étaient vraiment uniques, qu'ils étaient des visionnaires. Mais je crois qu'Howard aurait été plutôt embarrassé de cette comparaison. Il était comme beaucoup d'artistes dans la mesure où il savait quand il avait raison et il était très fier de ses productions, mais dans le même temps, il était pétri d'incertitudes à propos de son talent.

Comment avez-vous vécu ce changement dans sa carrière?
SG) Même s’il ne restait jamais bien longtemps en Californie, c'était assez difficile de le savoir aussi loin. D'autant plus que le lancement de la PETITE SIRENE correspond à l'époque où il a découvert qu'il était HIV+, ce qui rajoutait à mon inquiétude.

Les précédentes productions d’Howard Ashman ne semblaient pas le prédisposer pour autant au monde de contes de fées qu’on lui proposait alors, lui qui a délibérément choisi LA PETITE SIRENE parmi d’autres projets qu’on lui a soumis.
WL) Il est vrai qu’à première vue, on a l’impression d’univers très différents. LA PETITE BOUTIQUE DES HORREURS semble bien une œuvre d’adulte. Mais il n’en demeure pas moins un aspect très drôle et très joueur dans cette pièce, sans oublier le merveilleux, quand on considère cette plante qui devient d’une certaine façon humaine, et commence à bouger et à chanter. Personnellement, je sens une réelle corrélation entre son talent pour dépeindre des situations surréalistes avec des marrionettes et son intérêt pour les contes de fées. D’ailleurs, ce n’était pas la première fois qu’Howard mettait en scène des contes. Il avait déjà produit une version de La Reine des Neiges à l’université. Et ce goût remonte encore bien plus loin, à son enfance. Cela a toujours été là.

Pour LA PETITE SIRENE, il a introduit des styles musicaux inouïs en animation, comme le Calypso. Ses goûts ne se limitaient pas à la comédie musicale.
SG) Ses goûts musicaux n'avaient pas de frontière. Il aimait autant le rock que la musique country. Je me souviens qu'un jour, il m'a présentée à Bruce Springsteen. D’un autre côté, notre film préféré à Howard et moi était NASHVILLE de Robert Altman. Il écoutait aussi beaucoup Wagner, et toutes sortes d'opéras. En ce qui concerne le Calypso, je me souviens qu'il avait écrit son désir de l'associer à Sébastien très tôt dans un de ses carnets de notes. Mais ce n'est pas parce qu'il aimait le Calypso qu'il a voulu l'introduire dans un film Disney, mais bien parce qu'il pensait que cela irait parfaitement au personnage de Sébastien et au film dans son ensemble. Le sujet, les personnages, c'est ce qui importait le plus, et il savait s'oublier derrière ses personnages. Prenez LA PETITE BOUTIQUE DES HORREURS. La pièce se déroulait dans les années 50 ; il était donc évident qu'il fallait un style musical dans la même veine pour la comédie musicale. Sa culture musicale était immense, et c'est cela qui lui permettait de servir au mieux les personnages, de les comprendre, et de leur apporter des couleurs uniques. 

WL) Cette diversité de style dans LA PETITE SIRENE me semble s’apparenter davantage au théâtre musical qu'à la musique populaire car le jeu sur les style est quelque chose de naturel en comédie musicale, et Howard et Alan savaient parfaitement jouer là-dessus. C’est ainsi qu’on obtient cette association totalement inattendue de Sébastien et du calypso qui fait tout le charme de ce personnage et le rend inoubliable !

Dans le making-of de LA PETITE SIRENE, on peut voir Howard Ashman diriger Jodi Benson pour Part of Your World avec une implication émotionnelle et une intensité qui ne peuvent laisser de marbre.
SG) J'ai eu la chance de pouvoir assister à quelques-unes de ces sessions, la plupart du temps sur des comédies musicales, et des larmes me montent aux yeux quand je reprense à ces instants, notamment à cette session avec Jodi Benson. Dans ces moments, mon frère était totalement lui-même. Ce n'était pas un travail. C'était une relation personnelle avec Jodi qu'il vivait totalement. J'ai assisté à cela, et je l'ai même vécu dans la mesure où il m'a dirigée quand j'étais plus jeune. Il était ainsi comme dans la vie : il cherchait à faire ressortir le meilleur de nous-même, comme un père chercherait à le faire. Il savait créer un lien unique avec ses artistes, plus encore avec les actrices qu'avec les hommes, et cela dépassait de beaucoup la simple direction d'acteur. C'était quelque chose de très intime et de très chaleureux. 

WL) C’était toujours très intéressant d’être près de lui quand il travaillait avec des artistes, et notamment pour les films Disney. Au lieu de rester assis, dans la distance, et de regarder les artistes répéter comme on peut voir les réalisateurs dans les bonus dvd de certains films, il restait debout tout à côté des chanteurs, leur parlait de façon très intime, et allait jusqu’à jouer la scène pour et avec eux. Il avait une vision très précise des émotions qui se trouvaient derrière les mots, et il voulait la partager avec les artistes. Je me souviens qu’Angela Lansbury n’était pas très à l’aise avec l’interprétation de la chanson-titre de LA BELLE ET LA BÊTE. Mais tout a changé quand Howard s’est assis au piano et a chanté Beauty and the Beast comme s’il était lui-même Mrs. Samovar. Cela a littéralement transformé la vision d’Angela Lansbury, et a donné la magnifique interprétation que vous connaissez.

Il semble y avoir une forte connection entre Howard Ashman et Ariel.

SG) Cela faisait aussi partie de son génie : la capacité de s'oublier totalement au profit d'un personnage. Lors de ce moment privilégié avec Jodi, il n'était pas tant metteur en scène qu'Ariel elle-même. Cela se ressent aussi dans les cassettes qu'il enregistrait pour s'aider. Dans les démos avec Alan, la plupart du temps, il chantait la partie d'Ariel. Mais il pouvait tout aussi bien jouer Ursula. Il pouvait avoir une relation très personnelle avec tous ses personnages. 

WL) Pour moi, Howard n’avait pas plus de lien avec Ariel qu’avec chacun des personnages qu’il a créés. Mais Ariel est certainement le prototype du personnage qui veut « autre chose ». Je pense que c’est cette dimension que l’on retrouvait chez Howard, à travers son appétit de la vie et sa recherche perpétuelle de nouveaux défis. Toutefois, on trouve un lien semblable entre Audrey, le personnage féminin de LA PETITE BOUTIQUE DES HORREURS, Ariel et Belle. Toutes les trois rêvent d’un ailleurs et d’une vie meilleure.

Ariel voudrait "partir là-bas ; Belle voudrait "vivre autre chose que cette vie". Ces désirs étaient-ils ceux d'Howard Ashman?
SG) Ce sont ceux de chacun d'entre nous, mais plus encore d'Howard. En tant qu'artiste, il n'était jamais satisfait. Il était toujours en quête du prochain projet sur lequel s'investir totalement et aller toujours plus haut. Il partait de la vie, de nos expériences, pour mieux les transformer. Dans ce sens, je pense qu'il parlait en effet pour lui-même.

WL) Pour moi, c’est ce qui unit ces personnages à Howard. Beaucoup d’artistes sont obsédés par la perfection : ils veulent faire toujours mieux. Howard en faisait partie.


On a souvent évoqué la chanson Proud of Your Boy d'ALADDIN comme un message adressé à sa mère.
SG) Je ne saurais dire s'il s'agit d'un message délibéré. Ce que, par contre, je peux vous dire, c'est que notre mère était très fière de son fils, de tout ce qu'il a accompli!

WL) D’une certaine façon, Howard était un enfant prodige. Il a présenté des dispositions pour le théâtre dès son plus jeune âge et, dansla mesure où sa maman était chanteuse, il cherchait perpétuellement son approbation en la matière. Ce qui me fait dire que, probablement, cette chanson possède quelque chose de plus profond que les autres…

Il existe encore des témoignages sonores, sous forme de cassetttes audio, des moments de grâce pendant lesquels Howard Ashman et Alan Menken créaient leurs chansons. Y avez-vous assisté ?

WL) La plupart du temps, ils aimaient travailler seuls, sans personne autour, que ce soit le partenaire, l’épouse ou les amis. Mais à la fin la journée, j’avais souvent le privilège de pouvoir écouter une de ces cassettes ou même de pouvoir les voir terminer une session autour du piano. C’était un processus assez secret, mais ce fut une chance exceptionnelle que d’avoir été leur premier public !

Howard Ashman et Alan Menken formaient un duo miraculeux. Pouvez-vous nous parler de leur complémentarité ?

WL) Chacun d’entre eux possédait en effet un talent qui était complémentaire à l’autre. Ensemble, ils pouvaient faire des choses encore plus formidables que ce qu’ils pouvaient faire séparément. Leurs chansons étaient chacune dévolue à un personnage, et il était très important que les paroles et la musique donnent, chacune à sa manière, des informations sur celui ou celle qui les chantait. Ainsi, paroles et musique pouvaient dire des choses différentes, mais sonnaient malgré tout d’une seule voix. Les unes pouvaient renforcer l’autre, et l’une pouvait adoucir les autres, chacune à sa manière. Howard était probablement plus cynique dans ses paroles qu’Alan dans sa musique. Ce qui faisait que la musique d’Alan rendait les paroles d’Howard plus « acceptables », et à l’inverse, les paroles donnaient plus de mordant à la musique. C’était un merveilleux échange. C’est le cas par exemple de Pauvres Âmes en Perdition. Ce style musical pesant a été choisi délibérément pour dire des choses très sombres à propos d’Ursula, et dans le même temps, les paroles et les moindres détails de l’intonation –travaillés très précisément par Howard avec Pat Carroll, la voix originale d’Ursula-, ont été choisis pour apporter un complément à la fois humoristique et effrayant et offrir ainsi un contrepoint intéressant à la musique. Et tout cela réuni constitue très précisément la personnalité d’Ursula. 



Dès sa première collaboration avec Disney, Howard Ashman a remporté deux Oscar. Comment a-t-il réagit à ce signe de reconnaissance de la professsion?

SG) Ce fut un moment doux-amer. Quelques jours avant, il venait d'avouer sa maladie à Alan Menken. Il lui a fait part de ses craintes que plus personne ne veuille travailler avec lui et je dois dire qu'Alan a vraiment été merveilleux avec lui. Cette reconnaissance que furent les Oscar lui a fait plaisir et l'a rassuré dans un sens, mais ce n'est pas pour ce genre de récompense qu'il faisait ce qu'il faisait. Il a été malade pendant pratiquement tout le temps qu'il a passé avec Disney, et il a travaillé jusqu'à la fin avec la peur au ventre et la volonté de finir ce qu'il devait faire. Je me souviens, pendant la production de LA BELLE ET LA BÊTE, que c'était les artistes Disney qui venaient chez lui à New York car il ne pouvait se déplacer. Je suis passée le voir un jour où il venait de recevoir les premiers rushes du film et il m'a dit : "cela va marcher!". Je ne suis pas sûre qu'il mesurait à quel point le film a eu du succès, mais même s'il n'a pas vécu jusqu'à sa sortie, il était certain que c'était un grand film, et il a mis tout son être pour que ce soit le cas. 

WL) Rien ne garantissait que LA PETITE SIRENE serait un succès, et quand le film a finalement marché, il en a été vraiment ravi. Avoir trois nominations pour ses chansons aux Academy Awards, remporter un Golden Globe et deux Oscar était déjà merveilleux, mais ce qui comptait le plus pour lui, c’était le succès public du film. C’est d’autant plus regrettable qu’il n’ait pas pu assister au succès de LA BELLE ET LA BÊTE et à sa nomination dans la catégorie « Meilleur film » deux ans plus tard.


Les comédies musicales possèdent souvent des numéros dansés. Quelle était sa relation à la danse?
SG) C'était un piètre danseur! Je me souviens d'une des premières comédies musicales dans lesquelles il a joué en tant que professionnel. Il était vraiment charmant dans le rôle principal, mais il ne pouvait pas bouger ! Alors qu'il avait une oreille et un sens musical exceptionnels. Quand nous allions voir des comédies musicales en tournée, il était toujours fasciné par la grandeur, l'exagération et la folie des "production numbers". Cela le faisait beaucoup rire. Il adorait également les pastiches de ce genre de production, un peu à la Busby Berkeley, et l'on retrouve beaucoup cette tendance dans ses films. Je pense notamment à la séquence C'est La Fête dans LA BELLE ET LA BÊTE. Il voulait vraiment faire quelque chose de jamais vu, d'encore plus fou que ce qu'il connaissait dans les comédies musicales. Il adorait rire, et je me souviens comme il s'amusait en songeant à toutes ces fourchettes dansantes! Je l'entends encore éclater de rire! C'était tout lui. Et, comme pour Sébastien, rien n'était gratuit. Bien que totalement fou sur le plan de la mise en scène, ce n'était pas un numéro pour le simple plaisir. C'était le bon moment pour une séquence qui nous permette de comprendre la vie de tous ces personnages dans ce château enchanté. Il y a vraiment tout Howard dans cette séquence, ainsi que dans Sous L'Océan dans LA PETITE SIRENE et Gaston : on y retrouve l'humour, la folie et les jeux de mots. 

WL) Les exemples de Sarah sont excellents car ce sont les sommets de chacun de ces films. Ils sont exubérants, follement drôles, inoubliables, et tout le monde les adore. Mais j’ajouterai pour ma part à cette liste Pauvres Âmes en Perdition. Pour moi, cette chanson qui prend place à l’intérieur d’une séquence réunissant Ariel et Ursula est tellement bien conçue qu’elle parvient à exprimer en une forme synthétique tous les aspects les plus essentiels de l’histoire –le don de sa voix par Ariel pour pouvoir avoir des jambes, le fait de quitter sa famille et de tout risquer pour son rêve. C’était vraiment un challenge de créer une chanson aussi riche, et cela fut fait de façon remarquable par Howard et Alan.

En parlant de jeux de mots, il y avait toujours des mots français dans les paroles d’Howard Ashman, à commencer par le célèbre Les Poissons de LA PETITE SIRENE. Quelle était sa relation à la France ?
SG) Howard a appris le Français au lycée. Il est même devenu très ami avec son professeur. Il est vraiment tombé amoureux de votre pays et de votre langue. Il admirait beaucoup Jacques Brel et Edith Piaf. Il est allé une fois en France avec Bill, son ami, et je me souviens combien il était heureux à son retour, notamment que les taxis français lui permettent de parler leur langue sans se moquer ! Il faut dire qu’il a toujours été doué pour l’imitation, et qu’il n’avait pas peur de se tromper quand il parlait français ; c’était plutôt un plaisir pour lui, et cela se retrouve dans ses textes.

WL) Ce fut un voyage merveilleux. Nous étions allés à Paris pour rencontrer le metteur en scène de la version française de LA PETITE BOUTIQUE DES HORREURS. Howard s’est beaucoup impliqué dans la traduction française de sa pièce. Il faut savoir que, dans ce spectacle, les jeux de mots sont très importants et le choix du mot juste était capital pour exprimer la bonne nuance. Ce fut un voyage mémorable pour tous les deux, où nous avons pu aussi apprécier toutes les merveilles de Paris.

Quelle était sa relation au public ?

SG) Ce n’était pas un peintre, mais plutôt un « entertainer ». Il faisait les choses pour le public. Il aimait amuser et divertir. C’était aussi valable en famille ou entre amis. On parle encore de ses conversations, de ses commentaires sur la dernière comédie musicale qu’il a vue… Il aimait avoir un public autour de lui. Et plus important que tout, il respectait le public. Que ce soit des enfants ou des adultes, il ne le prenait pas de haut ; au contraire, il l’invitait à venir plus près de lui. Je me souviens de discussions qu’il a eues avec Jeffrey Katzenberg qui avait peur que les adultes ne viennent pas à LA PETITE SIRENE. Mais il n’y avait rien à craindre avec Howard car son message s’adresse à tout le monde, avec du respect pour chacun. Il créait les choses à sa manière, et c’était toujours d’une manière intelligente.

Que pensez-vous de l’arrivée prochaine de LA PETITE SIRENE à Broadway ?

WL) Je n’ai encore rien vu ou entendu pour l’instant, mais je suis très impatient de découvrir comment ce classique du cinéma va pouvoir être adapté sur scène, et principalement les scènes sous-marines !
SG) C’est un défi gigantesque d’adapter cette œuvre à la scène, et je pense que c’est une idée merveilleuse que d’amener les jeunes vers le théâtre par ce biais. Je suis très émue quand je songe que, tout comme la version scénique de LA BELLE ET LA BÊTE, LA PETITE SIRENE fut le premier contact de beaucoup de jeunes avec le monde du théâtre. C’est une nouvelle génération ; c’est le public de demain, et c’est très important de lui donner très tôt le goût du spectacle vivant. Vous savez, Howard aimait communiquer, et le fait de penser que son travail lui permettrait, au-delà de la mort, de toucher toujours plus de gens de toutes cultures et de tous milieux, cela lui aurait fait très plaisir.

Merci infiniment d’avoir accepté d’évoquer avec nous cet homme d’exception qu’était Howard Ashman et de nous avoir permis de mieux le connaître.
SG) Merci à vous. J’ajouterai simplement que pour moi, Howard existe toujours, que ce soit à travers ses comédies musicales, ses films ou ses chansons, et votre intérêt me touche beaucoup.
WL) Merci également. Au-delà de tout ce que nous avons dit, je pense que le meilleur moyen de connaître Howard aurait été de le laisser vous faire à dîner, ce qu’il faisait souvent quand il avait le temps. C’était quelqu’un de très généreux, et cela s’exprimait merveilleusement lors de ce genre de moments.

Que nous aurait-il préparé ?
WL) Il était de Baltimore, une ville bien connue pour ses crustacés. Alors, désolé pour Sébastien, mais je crois que ce serait un cake au crabe !…

Special thanks to Sarah Gillespie, William Lauch, Alan Menken, Rick Kunis and Danny Troob.

1 Comments:

Anonymous Nicolas said...

Quel entretien magnifique !

9:22 PM  

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