samedi, novembre 29, 2014

ALADDIN : Entretien avec le compositeur Alan Menken



Si LA BELLE ET LA BÊTE constitue un sommet encore inégalé en matière de dessin-animé classique basé sur un conte de fée, ALADDIN a marqué son temps par son audace visuelle, scénaristique et humoristique. Comment êtes-vous parvenu à reprendre musicalement cette audace tout en conservant l'esprit Disney?
L'histoire de Disney a toujours été marqué par une alternance entre des classiques comme BLANCHE-NEIGE, PINOCCHIO ou CENDRILLON et d'autres films plus contemporains ou plus décalés comme LA BELLE ET LE CLOCHARD ou même PETER PAN dans une certaine mesure, avec des styles d'animation et de musique différents. De fait, je ne pense pas qu'ALADDIN soit si éloigné de l'esprit Disney. Je dirais plutôt qu'il lui a permis de se développer, et ce de façon très sensible. Car on y retrouve la plupart des ingrédients des classiques comme un héros opprimé, une histoire classique prenant place dans un pays lointain dans le temps et l'espace, le tout traité de façon inédite. Pour moi, le contraste est plus important avec POCAHONTAS, qui fut vraiment un nouveau départ dans la mesure où il s'agit d'une histoire basée sur des faits réels.

Quelles sont les origines d'ALADDIN?
Howard et moi avons abordé à ce film peu de temps après avoir commencé à travailler sur LA PETITE SIRENE. C'était à peu près à la fin de 1987. Ce devait être le film qui devait suivre immédiatement les aventures d'Ariel, mais son développement a été repris plusieurs fois en raison de problèmes liés à l'histoire et au côté très sarcastique des paroles originales d'Arabian Nights, qui pouvaient paraître anti-arabes. Disney avait peur que des paroles comme " They cut out your ear if they don't like your face" ou encore "they hack out your lips if they don't like your smile" ne soient prises au pied de la lettre et suscitent des problèmes avec la communauté arabe, et nous avons dû nous remettre à l'ouvrage pour finalement aboutir à la version que vous connaissez maintenant.

Danny Troob nous a d'ailleurs confié qu'à l'origine cette chanson comptait également un grand nombre de reprises.Les reprises font partie de la grande tradition du théâtre musical. Par exemple, pour Home On The Range (La Ferme Se Rebelle), j'avais envisagé jusqu'à cinq à six reprises! Or, elles ne sont que rarement gardées, que ce soit pour des raisons budgétaires ou pour des raisons créatives, et aussi frustrant que cela peut être, il faut savoir accepter le fait qu'on ne peut toujours être en parfait accord avec les gens avec qui vous collaborez. Il n'en reste pas moins les reprises de Partir Là-Bas dans LA PETITE SIRENE, de Belle dans LA BELLE ET LA BÊTE, de Je Vole ainsi que celle de Prince Ali, chantée par Jafar, dans ALADDIN. Il y a des reprises dans tous les films Disney auxquels j'ai participé. Mais la particularité de Nuits D'Arabie, c'est qu'elle constituait un élément narratif fort et c'était un choix totalement délibéré de la part d'Howard et de moi-même de retrouver cette chanson tout au long du film jusqu'à la toute fin. Un peu comme Le Gospel Pur dans HERCULE, bien qu'elle n'ait jamais été conçue pour revenir pendant la totalité du film. A mon grand regret, cela n'a pas pu être réalisé sur ALADDIN.

Ce thème est aussi souvent repris instrumentalement, comme dans la caverne aux merveilles. Que symbolise-t-il?C'est en fait le thème de la lampe et de l'Orient mystérieux. Je l'ai utilisé en général lorsqu'il y a du danger, du mystère ou quelque élément exotique.

Vous avez également écrit avec Howard Ashman une chanson, High Adventure, comportant deux génies!
C'est parce que, dans l'histoire originale, il devait y avoir deux génies : le génie de la lampe et le génie de l'anneau. De plus, Aladdin avait trois amis, Babkak, Omar et Kassim, et une maman. Comme vous le voyez, l'histoire a pas mal évolué au cours du temps! Il fut décidé de se consacrer davantage à l'histoire d'amour entre Jasmine et Aladdin plutôt que d'en faire un film sur l'amitié.


Justement, pour Je Vole, John Musker et Ron Clements vous ont demandé une chanson dans le style de Babkak, Omar, Aladdin, Kassim, une chanson célébrant l'amitié entre Aladdin et ses trois acolytes.
Même si les réalisateurs voulaient une chanson dans la même veine, il faut bien dire que, du point de vue musical, Babkak, Omar, Aladdin, Kassim n'avait pas exactement la même énergie que Je Vole. C'était plutôt un vaudeville assez rapide, une chanson pas nécessairement comique, mais pleine d'esprit. Cependant, nous avons tenu à conserver le ton des paroles d'Howard Ashman, ce côté irrévérencieux. J'ai donc d'abord écrit une musique s'approchant de Babkak, Omar, Aladdin, Kassim que j'ai donnée à Tim Rice avec les anciennes paroles, et il a su brillamment s'adapter à cet univers.

Que représente pour vous Proud Of Your Boy ?A l'époque où Howard et moi l'avons écrite, ce devait être la grande ballade d'Aladdin. Je pense que c'est l'une des meilleures chansons que nous ayons écrites, à la fois simple et belle, et pourtant cela fait près de 17 ans que personne ne l'a entendue. Je suis d'autant plus reconnaissant aux producteur de l'édition spéciale d'avoir eu l'idée et le désir de l'enregistrer.


Jafar a fait l'objet de multiples tentatives pour lui trouver une chanson, que ce soit avec Howard Ashman (Humiliate The Boy, votre dernière collaboration) ou avec Tim Rice (Master Of The Lamp ; Why Me?), sans jamais y parvenir.
Quand les animateurs ont essayé de mettre en place ces numéros pour Jafar, cela n'a jamais vraiment fonctionné. C'est alors qu'ils ont suggéré de faire appel à une reprise, et c'est ainsi que nous en sommes venus à faire chanter Prince Ali par Jafar. Je pense malgré tout que cela aurait formidable d'avoir une séquence consacrée à ce Vilain, notamment autour de la chanson Why Me?, mais la question qui s'est posée était de savoir si ce personnage était suffisamment intéressant par lui-même pour soutenir trois à quatre minutes à le regarder et l'écouter chanter à propos de ses frustrations? Et compte-tenu du fait que ce genre de film est monté de telle sorte qu'on obtienne l'histoire la plus efficace et la plus courte, la réponse était évidente. On dit souvent : "si vous pouvez couper quelque chose sans altérer l'histoire, alors coupez-le!". On ne garde que ce qui est indispensable, et Why Me? en a été la victime.

D'où vous est venue l'idée de ce jazz à la Fats Waller pour Je Suis Ton Meilleur Ami?
A l'origine, la vision qu'Howard avait du Génie était la suivante : il porte une boucle d'oreille, il est noir, c'est un gars branché. L'esprit de la musique du film se situait déjà dans le jazz des années 30-40 et nous avons tout naturellement songé à quelque chose dans le style de Fats Waller ou de Cab Calloway. J'ai grandi en écoutant ce type de musique que mon père jouait au piano. J'ai donc saisi l'opportunité que me proposait ce film en essayant d'y incorporer ce style de jazz. Nous avons fait des essais, et cela a fonctionné comme vous le savez.


A l'inverse de cette chanson endiablée, le thème instrumental du Génie, Être Libre, est plutôt classique et plus profond. N'est-ce pas là la véritable personnalité de ce personnage?
En effet, je pense que c'est là où se trouve le coeur du Génie : ce concept de liberté. D'un côté, il rêve de travailler en dehors de toute servitude, mais en même temps, il veut qu'Aladdin soit libre. Cette quête de la liberté, c'est vraiment ce que représente le Génie.

Dans Aladdin – A Musical Spectacular à Disney's California Adventure, ce thème est combiné à celui de Jasmine pour former la chanson To Be Free, chanté par la princesse.
Au moment de la production de ce spectacle, la vice-présidente exécutive du département "Creative Entertainment", Anne Hamburger, et le metteur en scène Francesca Zambello, m'ont demandé si je pouvais écrire une chanson pour Jasmine. Elles m'ont d'abord demandé si je pouvais adapter Proud Of Your Boy pour représenter le fait que Jasmine est fière d'Aladdin, mais je ne voulais pas dénaturer ainsi cette chanson. Je leur ai dit que je préférais écrire quelque chose de nouveau, mais toujours directement issu du film. Elles ont accepté, et il ne m'a pas fallu longtemps pour me dire que j'adorais les thèmes respectifs du Génie et de Jasmine et que je pourrais les associer dans une chanson totalement nouvelle.

Au début de la production d'ALADDIN, le thème de Jasmine était plutôt "ragtime" si l'on en juge par la chanson Call Me A Princess.
L'idée était d'avoir une chanson à la "Betty Boop", un jazz des années vingt. C'était en accord avec le style que nous envisagions au départ pour le film dans sa totalité, c'est-à-dire une musique jazzy. De plus, dans la toute première version du film, Jasmine devait être un personnage à la fois comique et superficiel. C'était une princesse de par le sang, mais également de par le fait que c'était une enfant gâtée par son père. Mais cette chanson n'est pas restée très longtemps.


On s'aperçoit des différences considérables entre les premières versions du film et la version définitive, après la disparition d'Howard Ashman. Comment s'est passée la transition, le passage à Tim Rice?
Je regrette profondément qu'Howard n'ait pas vécu assez longtemps pour aller jusqu'au bout d'ALADDIN, et sa disparition fut très triste et très difficile à vivre. C'est à cette époque que j'ai appris que les trois compères d'Aladdin et sa mère avaient été supprimés et que l'histoire avait été profondément modifiée. Nuits D'Arabie devait être partiellement conservée, et Je Suis Ton Meilleur Ami et Prince Ali restaient également. J'espérais beaucoup qu'Humiliate The Boy pourrait être gardée, mais ce ne fut pas le cas. Entre ce moment et l'arrivée de Tim Rice, je me suis essayé à l'écriture de mes propres paroles. Ce fut Count On Me, ma première tentative pour remplacer Proud Of Your Boy. C'était une très jolie chanson, mais elle ne s'intégrait tout simplement pas suffisamment dans le déroulement de l'histoire. Finalement, lorsque Tim est arrivé, nous avons écrit la reprise de Je Vole pour ce moment, et je dois dire que c'est maintenant mon passage préféré. J'adore son atmosphère. Nous avons également écrit ensemble la reprise de Prince Ali pour Jafar. Mais notre principale mission à Tim et à moi fut d'écrire la grand ballade du film. Avant de mourir, Howard avait eu l'idée d'une chanson pour un voyage en tapis volant. Comme c'était Proud Of Your Boy qui devait tenir cette place dans la version originale, la chanson du tapis volant devait être plutôt une beguine, quelque chose de très léger. Avec les dernières modifications, c'est cette dernière qui devait être "la" chanson du film.

A propos de Ce Rêve Bleu, vous déclariez dans le livret The Music Behind The Magic : "J'ai écrit cette musique avec le style de Tim à l'esprit." Que vouliez-vous dire par là?
Notez le large mouvement mélodique de cette chanson. J'ai cherché à retrouver le style des ballades que Tim a écrites avec Andrew [Lloyd Webber, CF] comme Don't Cry For Me, Argentina. L'influence d'EVITA est très nette dans ce titre, mais aussi de I Don't Know How To Love Him de JESUS CHRIST SUPERSTAR. Ce Rêve Bleu est donc un petit peu en marge de mon style habituel, mais je l'ai vraiment conçue comme un hommage à ces deux artistes.

ALADDIN possède un humour très particulier fait de multiples références et autres caméos. Quelle fut votre attitude en la matière en tant que compositeur?
J'ai simplement essayé de m'amuser avec toutes ces références. De plus, John Musker et Ron Clements me demandaient d'en rajouter dans le style Disney ici et là, ou bien encore de faire quelque chose dans la veine de la MARSEILLAISE ou autre. Plus largement, toutes mes musiques de film comportent de petites citations d'œuvres extérieures, de quoi s'amuser avec la palette musicale.

Le personnage du Tapis est très intéressant, dans la mesure où il n'a ni visage ni dialogues.C'est là tout l'art de la musique d'animation! Au lieu de faire appel à des effets sonores, on utilise la musique pour représenter ou expliciter le vol du Tapis ou encore ses attitudes. Dans la mesure où il ne parle pas, c'est à la musique de souligner et de montrer de ce qui passe et ce qu'il pense, par exemple lorsqu'il "parle" avec le Génie : l'enthousiasme, la déception ou juste un mouvement physique. L'une des raisons de mon choix de faire de la musique d'animation réside dans lien très fort et très étroit que l'on peut créer entre la musique, l'action et l'émotion.


Pouvez-vous nous parler du fameux thème de Place Du Marché?Il s'agit d'un thème original modal inspiré des musiques de charmeurs de serpents. Il est également un tantinet espiègle, mais surtout typique, lui-aussi, de la musique d'animation dans la mesure où il incarne à la fois la fantasie, le danger et l'action. Ce fut un morceau particulièrement agréable à écrire.

Mais ses origines remontent bien avant ALADDIN, je crois….Oh, mon Dieu! C'est vrai! Un jour, quand j'étais enfant, je suis parti en voyage avec ma famille. Nous avons dormi dans un motel, et la salle de bain avait énormément d'écho. A cette époque, je lisais un livre d'histoire dans laquelle se trouvait une phrase en français. Je ne sais toujours pas ce que cela voulais dire, mais je trouvais sa sonorité intéressante et je me suis mis à la chanter d'une façon orientale dans la salle de bain! C'est ce souvenir d'enfance qui s'est transformé en ce thème pour ALADDIN.

Comment avez-vous choisi les interprètes principaux de vos chansons, Lea Salonga (Jasmine) et Brad Kane (Aladdin)?
Avant de faire ALADDIN, j'ai découvert Lea dans MISS SAÏGON et je l'ai trouvée absolument magnifique. C'est une chanteuse formidable ; il fallait absolument que je travaille avec elle. Quant à Brad Kane, il avait ce côté naturel, avec un charme juvénile : il était vraiment parfait pour le rôle. Avec eux, nous avons eu de merveilleuses sessions à New York, aux studios RCA.

Quel est votre sentiment à l'évocation d'ALADDIN et de son retour en DVD?De tous les films que j'ai fait, c'est sans doute le film dont j'attendais le plus la toute première re-sortie. Son succès a certes été dépassé ensuite par celui du ROI LION, mais j'en suis tout particulièrement fier. Sur ce film, je n'ai pas eu un mais deux collaborateurs. Et nous sommes passés par tant de versions de l'histoire. Quand on pense à cela et que l'on considère le succès considérable qu'il a remporté, je crois que cela a constitué une belle reconnaissance de notre créativité et de l'art de la collaboration en général.

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