mardi, juin 19, 2007

PIRATES DES CARAÏBES - JUSQU'AU BOUT DU MONDE : Entretien avec le compositeur de musique additionnelle Henry Jackman


Dans Pirates des Caraïbes - Jusqu'au Bout du Monde, il y a un morceau qui a particulièrement séduit les oreilles des mélomanes et autres béophiles de tout poil. C'est la musique que l'on entend quand Jack demande à son équipage de faire renverser le Black Pearl afin de regagner le monde des vivants. Judicieusement intitulée Up Is Down, cette pièce a été écrite par un membre récent de l'équipe de Hans Zimmer, Henry Jackman, qui, de par son parcours oscillant entre le classique et l'électronique, a su apporter une approche nouvelle au style "Media Venture". Pirate et gentleman à la fois!

Comment en êtes-vous venu à travailler avec Hans Zimmer ?
J’ai commencé le piano à cinq ans avant d’entrer dans le chœur de garçons de la Cathédrale Saint Paul de Londres où nous chantions le répertoire classique, baroque et Renaissance. J’ai continué à étudier la musique à l’université d’Oxford. Mais la découverte des possibilités de l’ordinateur alors que j’étais au Collège m’a poussé à arrêter la musique classique pour me tourner vers la « danse music ». J’avais alors entre 18 et 22 ans. J’ai commencé à travailler dans le milieu du disque, avec Trevor Horn, Art of Noise ou encore Coolio en tant que programmeur et producteur. J’ai notamment produit l’album The Seduction of Claude Debussy pour Art of Noise. Or, vers l’âge de 29 ans, la musique pop, avec son format immuable de 3’, a commencé à m’ennuyer et la musique classique est revenue pour moi sur le devant de la scène. J’ai passé deux ans à travailler sur mon propre album, Transfiguration, une combinaison de musique orchestrale dans la veine de Bach et Mahler et d’électronique. En l’écoutant, mon manager m’a dit que je devais vraiment me lancer dans la musique de film. Elle en a donc envoyé une copie à Hans Zimmer. Il l’a mis dans son lecteur et quand il est arrivé à la piste 2, il m’a appelé pour le dire : « Henry, avez-vous déjà travaillé sur un film ? » -Non. –Avez-vous déjà travaillé sur des images ? –Non plus… -Je suis en train de travailler sur un petit film appelé Da Vinci Code. Vous voulez en être ? –Oui ! » Pas mal pour un début ! Mais très impressionnant aussi. Je me suis occupé de toute la partie électronique du film. Puis Hans m’a proposé de participer au Secret du Coffre Maudit sur des morceaux orchestraux. Cela m’a replongé dans mes études musicales ! A cette occasion, j’ai pu utiliser des sons tirés de sa gigantesque bibliothèque de samples. C’était incroyable. Après cela, j’ai travaillé sur The Holiday. Et aujourd’hui, je viens de finir Jusqu’au Bout du Monde.



Quel effet cela vous a fait de retrouver Pirates des Caraïbes ?
Je n’ai que peu participé au Secret du Coffre Maudit. J’ai été plus impliqué dans Jusqu’au Bout du Monde et je m’en réjouis car il me semble que Pirates des Caraïbes 2 n’était qu’une ré-interprétation de la musique de La Malédiction du Black Pearl alors que le 3 est beaucoup plus intéressant. Sur ce troisième opus, Hans a eu la liberté de développer un matériel complètement nouveau, ce qui fait que je le préfère. Il a donc réalisé des suites, des démos absolument éblouissantes. Pour moi, le niveau musical de ce troisième opus est fantastique, digne d’une musique classique.


L’un des principaux extraits dont vous vous êtes occupé est le magnifique Up Is Down, tandis que l’équipage du Black Pearl tente de renverser le navire pour rejoindre le monde des vivants.
Aussi surprenant que cela paraisse, ce morceau n’a pas été composé expressément pour cette partie du film. Durant l’été, avant même que le film ne soit terminé, Hans avait écrit ce thème d’amour extraordinaire. Mais il ne savait quoi en faire. Le film n’était pas si romantique. Il s’agissait avant tout de pirates et de trahison. Cependant, Hans ne pouvait se résoudre à abandonner son thème. Or il se trouve que ses thèmes peuvent être adaptés de toutes sortes de manières. Si cela ne marchait pas sous une forme romantique, on pouvait donc en faire un thème d’action ! Hans a donc eu l’idée de me confier son thème pour en faire quelque chose de complètement différent. A partir de son motif, j’ai écrit un morceau de cinq minutes environ que tout le monde a fini par appeler « la gigue ». Plus tard, on m’a confié la musique de cette scène dans laquelle Jack a l’idée de faire basculer le Pearl pour pouvoir quitter l’antre de Davy Jones. Là, j’ai eu moins de chance. J’ai essayé toutes sortes de choses qui semblaient intéressantes sur le plan intellectuel comme de grands traits de cordes ascendants et descendants quand Jack dit «up is down » mais rien de marchait réellement. C’est alors que le superviseur de la musique, Bob Badami, a suggéré d’y mettre la gigue. Je pense que c’est ce début avec les montées et descentes de basses qui lui a donné cette idée. Et ensuite, je n’ai eu qu’à l’adapter aux images.


Comment s’est passée la création de cette pièce ?
La première idée que j’ai eue, c’est précisément cette mélodie en forme de gigue. J’ai fait un arrangement pour flûtes et percussions en bois, un peu à la manière d’un chant de marins. Puis je me suis dit que c’était peut-être un peu trop léger. Alors je lui ai ajouté le thème d’amour joué aux cors, très rythmé avec des percussions puissantes et cela fonctionnait. Puis j’ai eu l’idée de lui donner encore plus de puissance par des modulations brusques et répétées, marquées par des motifs ascendants. Le tout fini en apothéose avec le thème de plus en plus aigu et un écho aux trompettes.


A travers cette gigue, cette orchestration et ce contrepoint, on devine un artiste avec une solide formation classique.
En fait, quand on compose, on ne pense pas à tout cela. Vous êtes devant votre clavier et votre ordinateur, avec tous ces sons fantastiques à votre disposition et vous créez. Seulement, vous avez raison, si je n’avais pas passé tout ce temps à m’entraîner à composer des quatuors à cordes dans le style des trois viennois (Haydn, Mozart, Beethoven) ou des chorals dans le style de Bach, je pense que je n’aurais pas ce style. De plus, il faut dire que Hans est très marqué par la tradition musicale austro-germanique. Je veux dire par là qu’il adore le fait de développer un matériel mélodique de toutes les façons possibles, musicalement et intellectuellement et il nous encourage beaucoup dans ce sens.

Alors que le style d’orchestration « classique » « Media Ventures » tend à éluder les bois, vous les avez utilisés explicitement dans cette pièce avec une flûte, une clarinette et un basson solos jouant successivement le motif de la gigue.
Cela vient du fait qu’à l’intérieur d’une musique de cape et d’épée comme celle-ci, on ne peut totalement éluder les bois. Sur Jusqu’au Bout du Monde, Hans m’a laissé une liberté totale et j’en ai profité pour glisser ces quelques allusions aux grands classiques des films de pirates. Si Hans utilise si peu les bois, c’est qu’il n’y vient pas spontanément dans le cadre de ce que l’on appelle le « style Media Ventures ». Mais cela ne l’empêche pas d’y faire appel dans d’autres de ses partitions, marquées par des styles très différents. C’est quelqu’un d’étonnamment flexible, à tel point que, parfois, on n’arrive même pas à reconnaître que c’est lui le compositeur !


Quels sont les autres moments forts du film dont vous vous êtes occupé ?
Il y a cette séquence où la jonque de nos héros est sur le point de basculer à l’extrémité du monde, via la chute d’eau. Hans a développé ce puissant ostinato, mais la scène posait un certain nombre de problèmes. Nous sommes allés tous les deux dans son bureau et nous avons essayé de construire la musique de ce moment rien qu’avec le piano, à partir des images. Nous avons notamment essayé différentes tonalités. Après quatre heures d’essais de ce type, je suis reparti avec un plan de travail et j’ai passé la semaine suivante à le retravailler afin de rendre cette musique aussi spectaculaire que possible !



Mais, pour moi, la scène la plus importante a été la scène du mariage. Elizabeth et Will demandent à Barbossa de les marier tandis qu’ils se battent contre l’équipage de Davy Jones et qu’ils sont aspirés par un tourbillon ! C’est difficile de l’entendre au milieu de tout le tumulte de la bataille, mais c’est un morceau absolument incroyable. Je crois que ce n’est pas de sitôt que j’écrirai de nouveau quelque chose comme cela. Tout se passe à une vitesse incroyable, et on alterne entre les morceaux de bravoure et la romance. Et il en fut de même pour les interprètes. Les parties de cuivres sont tellement intenses qu’elles sont à la limite de ce qu’il est humainement possible de jouer ! Je crois que j’étais en forme quand j’ai écrit cela !



Quels souvenirs vous resteront de Pirates des Caraïbes – Jusqu’au Bout du Monde ?
L’une des choses les plus extraordinaires de ce projet, en dehors de sa qualité, ce fut cette opportunité de travailler sur quelque chose d’aussi intense. Même sur Da Vinci Code ou encore sur Le Secret du Coffre Maudit, il n’y a pas eu a) cette intensité, b) cette quantité de travail et c) ce niveau de stress, en toute honnêteté. Mais, si parfois tous les efforts qu’on peut faire ne conduisent à rien, ici, cela valait vraiment la peine. Nous nous sommes tous vraiment dépassés sur ce projet pour essayer d’apporter le plus haut niveau d’écriture. Et si, parfois on se dit que ce n’est pas la peine, que personne ne remarquera tel détail d’écriture, votre intérêt témoigne du contraire et justifie les efforts que nous avons faits !



Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Nous avons bientôt fini la musique du film des Simpson, qui sortira cet été.



With very special thanks to Geoff Zanelli.
Photos of Henry Jackman by Veronique Roblin (http://veroniqueroblin.com/). Thanks!

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