mardi, mai 01, 2007

DINOSAURE EN BLU-RAY : Entretien avec le compositeur James Newton Howard

Déjà, lors de sa sortie à Noël 2000, DINOSAURE bouleversait nos habitudes par son mélange unique d'animation et de prises de vue réelles, venant secouer d'un revers de la patte le monde du cinéma et l'image qu'on pouvait se faire de ces monstres antédiluviens. Et aujourd'hui, ce penchant pour l'innovation et l'avant-garde se manifeste encore avec la sortie du film en Blu-Ray pour notre plus grand plaisir.
Plus que jamais, ces géants préhistoriques nous projettent dans deux directions : vers un avenir dans lequel art et technologie permettent de vivre des histoires toujours plus étonnantes, tout en nous ramenant à l'essentiel, aux racines de l'art, aux racines de l'homme, aux racines de la vie.
Ré-embarquons pour une expérience visuelle et musicale hors du commun, pour un voyage unique en son genre, pour lequel nous avons le privilège d'avoir le meilleur des guides en la personne du compositeur James Newton Howard (ATLANTIDE, LA PLANETE AU TRESOR, LE SIXIEME SENS, ...).




DINOSAURE est un film un peu à part dans les Classiques Disney. Comment l’avez-vous abordé ?
Avant d’évoquer la musique de DINOSAURE, il faut parler du film et de sa nature. A la différence des dessin-animés classiques, comme LE BOSSU DE NOTRE-DAME, DINOSAURE ne s’adresse pas autant aux enfants. Ceci dit, il ne s’adresse pas non plus qu’aux adultes. C’est un juste milieu qui n’a jamais été proposé au public, en fait. De plus, nous ne sommes pas dans le domaine de l’animation traditionnelle. Le film est novateur dans beaucoup de domaines, et Chris Montan (responsable de la musique pour Walt Disney Feature Animation – JN) et moi-même avons beaucoup discuté avant de commencer à envisager la musique. Nous avons testé nos limites avant de tester celles du public.



Quelles expériences avez-vous menées en la matières ?
Chris Montan et moi-même avons d’abord tenté d’entrevoir DINOSAURE avec une approche disneyenne traditionnelle. Nous avons essayé d’y insérer des chansons, mais très vite, nous nous sommes aperçus que des dinosaures chantant avec ce type d’animation ne collaient pas du tout. On a donc mis mes esquisses de chansons au panier ! Puis, nous avons tenté une autre approche des chansons, un peu à la manière de TARZAN. Là, les dinosaures ne chantaient plus et les chansons servaient de lien entre les séquences. Mais nous avons abandonné cette idée rapidement. Non pas que la musique n’allait pas, mais c’était avant tout les paroles qui faisaient que les scènes perdaient de leur puissance. On est donc vite arrivé à une partition orchestrale de bout en bout qui couvrait 99 % du film. Lorsque cette optique a été définitive, Chris Montan a évidemment convergé vers ses musiques favorites, dont GLORY et LE PETIT DINOSAURE ET LA VALLEE DES MERVEILLES. Ce qu’il apprécie avant tout dans ces partitions est leur identification par rapport aux films et aux personnages. Ce sont des musiques qui dégagent une énorme puissance, émotionnellement et thématiquement parlant. Chris Montan voulait donc cette approche pour DINOSAURE et, dès que nous avons pris conscience que l’absence de chansons était bénéfique pour le film, nous avons opté pour une partition de cette importance. Tout est devenu plus évident, et la musique, avant même que je ne commence à l’écrire, a pris une dimension différente.



Sans les chansons, on se rapproche d’un film en prises de vue réelles.
C’est vrai, et DINOSAURE est plus proche du film en prises de vues réelles que du dessin-animé. Pourtant, j’ai dû faire appel à plusieurs formes de mise en musique. Certes, je l’ai traité comme d’autres films en prises de vue réelles dans son approche émotionnelle. Par contre, du côté de la narration, j’ai suivi les modèles de mes prédecesseurs en matière d’animation. C’est cette osmose, je pense, qui caractérise le style de DINOSAURE.

Comment de temps a duré la production de la musique du film ?
J’ai travaillé près de deux ans sur DINOSAURE, certes avec de longues coupures qui m’ont permis d’écrire SIXIEME SENS entre autres. Mais là où j’avais huit semaines pour écrire une musique comme SNOW FALLING ON CEDARDS, Chris Montan m’en a donné plus de vingt, et ce, rien que pour la composition ! Remarquez, nous n’avions guère le choix . D’habitude, lorsque je vois un film terminé, mon premier travail consiste à savoir où la musique doit être présente, à quel endroit d’une séquence elle doit commencer, à quel endroit d’une séquence elle doit se terminer. Sur DINOSAURE, c’était différent. J’ai cherché à quel endroit ne pas mettre de musique !


Quelle fut l’inspiration principale de votre musique ?
Je voulais transcrire la fascination que les dinosaures exercent sur l’homme en général. Cette dernière a trop souvent été montrée de manière préhistorique, c’est-à-dire avec majesté et violence, souvent les deux ensemble. DINOSAURE, ce n’est pas JURASSIC PARK ; les dinosaures sont dépeints comme des animaux et non des tueurs. Je n’avais donc pas besoin de créer une émotion artificielle car le film en regorge de bout en bout. Et puis, si l’on regarde attentivement l’histoire, le thème principal est celui de la compassion, de l’union, l’idée de vivre et de travailler ensemble. De plus, pour moi, DINOSAURE est un conte et la musique est l’un des narrateurs. Il suffit de voir avec quelle sensibilité Neera, Baylene ou Eema par exemple sont présentées. Il règne cette notion d’équilibre dans la race et les diversités proposées ont un but commun : l’émotion de la préhistoire. Si vous voulez, l’exigence et la complexité de ce projet m’a conduit à créer un style unifié et il n’y a guère que dans l’émotion que l’on puisse à ce point rassembler des éléments d’une telle diversité et d’une telle richesse. Ma partition, mes thèmes et mes harmonies sont donc avant tout sensibles et romantiques, puis majestueux, et, seulement ensuite, violents. J’exprime le lyrisme de DINOSAURE d’une manière non-équivoque, et toutes les orchestrations ont été faites pour amplifier la narration et cette majesté dont nous parlions.


Comment avez-vous traité la violence compte-tenu de cet univers disneyen ?
Ma musique se caractérise par sa force, mais celle-ci est très contrôlée et déterminée. En d’autres termes, il n’a jamais été question de composer le moindre morceau oppressant qui pourrait rendre le spectateur mal à l’aise. Au contraire, certains passages violents à l’écran tels que The End of Our Island sont beaucoup plus fluides dans mon traitement orchestral. Je voulais faire ressentir le poids extrême des météorites, leur lourdeur, tout en restant expressif et attentif envers les limites physiques de l’action et donc de la musique. C’est un morceau très stylisé, plein de panache. C’est aussi un morceau qui relie l’action à l’envie de survie . Ce n’est donc pas un morceau destructeur. J’y ai même senti une certaine mythologie. Finalement, Aladar et les lémuriens perçoivent cela comme une agression non pas naturelle mais animale. Les météorites deviennent des créatures qui dévorent la terre et leurs habitants. Je me suis donc placé du point de vue de l’innocent qui ne comprend pas ce qui arrive et qui en fait une métaphore toute théâtrale. La musique aurait pu être écrasante ; j’ai préféré qu’elle soit optimiste par sa force, son amplitude, sa puissance et sa volonté. Elle est énergique et paramétrée au lieu d’être simplement tribale.


Les personnages de DINOSAURE sont étonnamment attachants. Comment êtes-vous parvenus à les rendre si « humains » ?
Il faut d’abord prendre en compte les extraordinaires qualités des animateurs. Ensuite, j’ai considéré chaque dinosaure comme un être humain. Je m’imprégnais des messages de chaque personnage ainsi que de son attitude visuelle. J’avais en quelque sorte plusieurs points de repère et j’ai conçu toute ma partition, comme un sous-titrage. Vous avez l’image et en sous-titre la musique. Et ne croyez pas que c’était une ambition mineure. Lorsqu’on écrit soixante-dix minutes de musique pour un film qui en compte soixante-seize, et que la musique doit occuper tout le film, vous ne pouvez espérer meilleur traitement. Si DINOSAURE n’avait pas eu le label Disney, jamais je ne me serais lancé dans une telle aventure. Mais Chris Montan sait très bien ce qu’il veut, et il dispose des moyens pour y parvenir.

Cette humanité se ressent dès les premières images, avec la naissance d’Aladar, avec Inner Sanctum.
Pour moi, toute naissance fait appel au religieux. J’aime l’idée de la vie, de la création, de l’éveil… et j’essaie toujours d’être le plus « sacré » possible dans mes orchestrations lorsque ce genre de séquence mystique m’est proposé. L’architecture est simple car j’opte pour la couleur sonore la plus simple possible, généralement chœurs et bois. Je n’ai pas changé ma façon de voir les choses à cause du fait qu’il s’agit de dinosaures, car la naissance de’Aladar est identique pour moi à la naissance d’un être humain. DINOSAURE est le premier film à ne pas traiter les dinosaures uniquement comme des montres sanguinaires. Au contraire, les réalisateurs ont sans cesse jonglé entre l’aspect purement primitif et la dimension humaine. Inner Sanctum montre ainsi cet aspect humain, tandis que The Nesting Grounds et The Egg Travels se chargent de l’aspect primitif, même si le mot me semble trop fort de sens.

Du point de vue sonore et rythmique, on ressent de nettes influences africaines, notamment avec la participation de Lebo M.
Au départ, Chris Montan et moi avions peur de ne pas pouvoir se démarquer du ROI LOI, mais dans le processus de la composition, j’ai complètement dévié vers quelque chose de beaucoup plus symphonique. DINOSAURE propose davantage des morceaux de mon style propre auquel j’adjoins une section musicale et chorale africaine plutôt qu’une véritable création sur l’Afrique. Ensuite, Lebo est un expert dans son domaine et il serait stupide de ne pas utiliser sa science du rythme, du thème et sa grande capacité à manipuler une composition pour lui conférer cette sensation de venir de la fin des temps. Et ce, sans jamais trahir votre idée de départ ! Collaborer avec lui est donc nécessaire, instructif et totalement jubilatoire. C’est un interprète qui transforme votre création, l’améliore devrais-je dire en lui donnant une authenticité, mais jamais ne la dénature. C’est un atout majeur de DINOSAURE.


Pouvez-vous nous parler de votre magnifique thème principal, The Egg Travels ?
The Egg Travels est un thème récurrent à la manière de la chanson d’Elton John dans LE ROI LION. DINOSAURE s’ouvre et s’achève avec ce même thème qui accompagne deux naissances dans le don de la vie. Epilogue a été conçu en tant que tel, non pas pour qu’il résume ce qui s’est passé mais pour qu’il anticipe ce qui va se passer.


Across the Desert est d’une puissance impressionnante.
Vous savez, ce monde est à la fois réel et mytique, et lorsque j’ai vu cette longue traversée du désert se présenter, j’ai revu les images des hébreux marchant dans le désert d’Egypte à la recherche de la Terre Promise. DINOSAURE, c’est cela également, et j’ai créé en quelque sorte un parallèle avec l’amplitude symphonique des mélodies de Maurice Jarre sur LAWRENCE D’ARABIE ou Elmer Bernstein sur LES DIX COMMANDEMENTS par exemple. La lenteur des dinosaures m’a conduit ensuite vers un certain tempo et je voulais à tout prix que les cors triomphent de ce tempo par leur amplitude. Cela donne une marche ni funèbre, ni euphorique, une simple marche afro-indo-américaine vers l’aboutissement de soi-même, la survie d’abord, la vie ensuite.


La délicatesse de votre approche des personnages féminins est touchante.
Plio et Neera sont des créatures extrêmement sensibles, et Neera est aussi une demoiselle ! Les animateurs m’avaient dit qu’ils voulaient faire de ces personnages une métaphore féminine : femme, mère, la famille… J’ai jugé qu’une orchestration plus innocente était appropriée et j’ai pensé alors à une instrumentation plus protectrice, voire amoureuse. Dans ces cas-là, je trouve que le son d’une voix féminine ou la chaleur d’une flûte n’ont pas leur pareil. C’est une manière poétique de créer ce genre d’émotion, je pense que c’est surtoutn la meilleure transcription d’une attention et d’une douceur toutes féminines. D’abord avec le regard et la compassion de Plio dans They’re All Gone puis identiquement avec Neera dans Neera Rescues The Orphans.


The Courtship constitue un véritable morceau de bravoure, tant visuel que musical.
C’est une séquence toute mignonne et j’ai vu en elle un rituel d’amour et de danse. On revient aux danses rituelles du Sacre du Printemps, sauf qu’ici, le propos est comique, émouvant aussi… mais surtout comique ! Je n’avais pas d’idée au départ sur la musique adéquate pour la séquence. J’ai tenté plusieurs approches et finalement, je les ai toutes regroupées ! L’instrumentation est donc peu orthodoxe : on y retrouve aussi bien un style américain, européen, africain qu’asiatique. Mais en fin de compte, c’est aussi une bonne réunion des cultures à travers des personnages qui cherchent l’amour. Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est un message de tolérance, mais cela y ressemble beaucoup. Il y a des Zini dans chaque continent, dans chaque ville, dans chaque maison et en chacun de nous.


Votre approche des carnotaures est plus brutale, moins thématique, plus « contemporaine ».
Aux thèmes, j’ai donc préféré substituer un son. Si l’on écoute attentivement The Carnotaur Attack, vous n’y décèlerez pas de thème à proprement parler,mais plutôt une idée de ce que sont ces carnivores. Le « son » devient violent, aveuglèment violent. Disney teste certainement les limites de ce que le public peut recevoir. C’est tout à fait provocateur.


Le disque de DINOSAURE s’ouvre dans la douceur et la poésie, et non sur la violence de la destruction du nid par le carnotaure. Pourquoi ce montage ?
Il était inconcevable que je laisse dans Inner Sanctum / The Nesting Grounds la moindre contrariété mélodique, harmonique et thématique ; auquel cas, cette ouverture aurait perdu toute sa densité et sa sérénité. La conception du film imposait cette attaque de carnataure dès les premières minutes. Cinématographiquement parlant, j’ai suivi l’instinct de mort de ces prédateurs. Mais musicalement, je n’avais aucun plaisir à voir les premières minutes brisées par ce déchaînement orchestral. Je l’ai donc supprimé du Cd, même si on retrouve des éléments identiques plus loin dans The Carnotaur Attack. Je pense qu’avec Raptors / Stand Together, The Carnotaur Attack justement, ou Kron & Aladar Fight, la musique d’action avait assez de place et d’envergure. J’ai procédé de la même manière avec l’attaque des raptors contre Aladar et les lémuriens dans Raptors / Stand Together. En coupant certaines mesures de l’album, j’y ai laissé un essentiel, juste un essentiel suffisant.


Quel regard portez-vous aujourd’hui sur votre participation à DINOSAURE ?
On fera sûrement plus technique un jour prochain, mais DINOSAURE restera la première création totale de ce genre. C’est donc un film importante et « grand » dans l’histoire du cinéma. Un jour, il sera peut-être vu comme un tout petit film, mais toujours comme une référence. Je me rapproche ainsi de la première phrase du film, prononcée par Plio : « Certaines choses commencent grandes, d’autres petites, très petites ; mais parfois les plus petites choses peuvent faire naître les plus grands changements ».
« Aucun de nous ne sait vraiment quels changements petits ou grands l’avenir nous réserve. Une chose est certaine : notre voyage n’est pas terminé et notre plus bel espoir est que notre histoire traverse le temps et reste dans nos mémoires ».
J’ai essayé d’apporter ma contribution à la musique et je vous remercie d’y prêter attention de la sorte. La fascination du public pour les dinosaures, ma fascination pour DINOSAURE s’est transformée en rêves. Je suis ravi d’avoir participé à ce film !


Remerciements particuliers à Gisèle Noyer.

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