mardi, septembre 15, 2009

L'APPRENTIE SORCIERE EN EDITION EXCLUSIVE: Entretien avec le compositeur Richard Sherman (1e partie)

Peu de films ont connu un destin aussi complexe et douleureux que celui de L'Apprentie Sorcière. Considéré au départ comme un film de remplacement au cas où Walt Disney n'obtiendrait pas les droits de Mary Poppins, il a suscité chez ses créateurs passion et enthousiasme. Stoppée par Mary Poppins, sa production reprend en 1968, peu avant le départ des frères Sherman des studios Disney pour être de nouveau interrompu jusqu'au feu vert final, en 1970. Pourtant son histoire ne s'arrête pas là. Afin de pouvoir être présenté au New York City Hall, le film doit être raccourci et l'économique prend ainsi le pas sur l'artistique, tandis que ce sont les chansons qui sont sacrifiées sur l'autel de la promotion.

Il faudra alors attendre trente ans pour que Scott McQueen prenne en main la restauration de ce chef d'oeuvre alors méconnu du grand public et lui restitue les séquences musicales dont il avait été amputé -sans toutefois jamais être restitué dans son intégralité, certains éléments n'ayant jamais été retrouvés.

C'est cette aventure faite de bonheurs et de frustrations, encore très présente à son coeur, que nous conte aujourd'hui le compositeur Richard M. Sherman (au piano sur la photo), dans la première partie de cet entretien.

La conception de L'Apprentie Sorcière a été lancée par sécurité, à un moment où Walt Disney n'était pas certain d'obtenir les droits de Mary Poppins.
C'est cela. Il voulait créer une histoire magique, en prises de vue réelles. De ce point de vue, L'Apprentie Sorcière et Mary Poppins avaient certains éléments en commun. Pas énormément, certes, mais ces histoires avaient toutes deux des origines anglaises et parlaient d'une héroïne qui se révèle être magicienne. A part cela, les deux histoires étaient totalement différentes.

Comme pour Mary Poppins, vous avez été partie prenante dans la création de l'histoire dès le départ en 1963. Comment avez-vous adapté les deux ouvrages originaux qui ont servi de base au film, The Magic Bed Knob; or, How to Become a Witch in Ten Easy Lessons et Bonfires and Broomsticks de Mary Norton?
Voilà comment cela s'est passé. Nous avons démarré avec un concept qui nous paraissait intéressant: une sorcière amateur qui veut utiliser sa magie pour aider à l'effort de guerre. En fait, nous étions davantage intéressés par les prémisses de l'histoire que par l'histoire elle-même. Les personnages étaient merveilleux. C'est ainsi que, au lieu de leur faire remonter le temps pour retrouver un mage [dans le livre original, les enfants et Miss Price sauvent un mage du 16e siècle, Emelius, qui risquait d'être brûlé vif pour sorcelerie. A la fin, le magic et Miss Price tombent amoureux et retournent au 16e siècle pour y vivre ensemble], nous avons décidé de lui faire rencontrer un charlatan, ce qui semblait plus amusant. Il vend des tours de magie sans avoir le moindre don lui-même. Au lieu d'un mage de l'obscurantisme, nous avons fait d'Emelius Brown en un londonien bonimenteur. Cela l'a rendu beaucoup plus drôle. Nous devons cette transformation à Bill Walsh. C'est lui qui a rendu cette histoire viable et spéciale à l'écran. Nous avons beaucoup aimé écrire les chansons pour ce film. Je dois avouer qu'il était toujours très agréable de travailler avec Walsh et Da Gradi, les auteurs. Da Gradi visualisait tout et faisait en sorte que les choses qu'il imaginait prenaient vie devant vous pendant qu'il vous parlait. C'était fantastique! C'est la même équipe qui a créé Mary Poppins qui a ensuite créé la version finale de L'Apprentie Sorcière. Mais la première version du script était loin d'être parfaite. Il y avait des chansons et c'était intéressant, mais lors d'une réunion de travail, Walt nous a dit: "Je crois que nous allons passer du temps sur celui-ci avant d'arriver à quelque chose!" Et c'est là que nous avons eu le feu vert pour travailler sur Mary Poppins, car Mrs. Travers avait finalement donné son accord devant notre traitement initial de ses livres. Nous nous sommes donc remis à la tâche sur Mary Poppins, et ce n'est que des années plus tard que nous sommes revenus à L'Apprentie Sorcière.

Il y a ce fameux dessin de Don Da Gradi montrant Walt Disney en train de dormir profondément tandis que vous chantez Eglantine, Eglantine avec votre frère, Bill Walsh et lui-même!…
Nous étions tellement transportés par cette histoire dans par cette chanson qui montrait comment ce charlatan, qui tombe sur cette véritable sorcière, est tellement excité tandis qui lui propose de faire de l'argent avec son don. C'est un moment très drôle du film, et Walt piquait du nez! Il devait être très fatigué ce jour-là et Don Da Gradi a immortalisé ce moment par ce dessin!

A votre avis, qu'est-ce qui intéressait Walt Disney dans cette histoire?
Il voulait mettre en avant l'héroisme et la bravoure du peuple anglais à un moment dramatique de son histoire, tandis qu'ils risquaient à tout moment d'être envahi pour les Nazis, les Allemands. Il voulait montrer leur détermination et leur courage à travers une femme qui a l'idée d'envoyer à la guerre des uniformes sans soldats. C'était le concept du film et tout le monde a adoré cette idée. On pouvait simplement envoyer de vieilles armures dans la bataille sans que personne ne se fasse tuer! L'idée c'était: ne serait-ce pas formidable si les hommes ne se tuaient pas entre eux dans des guerres? C'était aussi un hommage aux Britaniques, qui habitent le seul pays qui a réussi à résister aux Nazis par eux-mêmes. C'est ce qui s'est passé pendant la Bataille d'Angleterre puis pendant le Blitz: ils ont combattu sur tous les fronts et ils ont finalement gagné. Pour moi, c'est un sujet remarquable et étant moi-même anglophile –j'ai beaucoup de respect et d'affection pour les Anglais-, je me suis dit que ce serait un merveilleux hommage à leur rendre. C'est ainsi que nous avons écrit ce petit air pour le début et la fin du film, The Old Home Guard, avec ces vieux messieurs armés de pioches, prêts à affronter les Allemands jusqu'à la mort! J'adore cette chanson. Elle incarne vraiment l'esprit anglais. Et c'est exactement l'esprit du film. Ah, c'est vraiment un film que nous adorons énormément!

Comment Walt Disney a-t-il trouvé vos chansons?
Il n'y avait à cette époque que la moitié des chansons du film, l'autre moitié ayant été composée après la disparition de Walt. C'était en 1963 et nous étions en réunion de travail. Je me souviens que nous avions présenté plusieurs chansons, plus des chansons qui font avancer l'histoire que des chansons émotionnelles. Je sais qu'il aimait beaucoup The Old Home Guard et Eglantine, et qu'il adorait With A Flair. Imaginez cet homme qui pensait que la magie n'existait pas mais qui, possédant un livre qui contenait la formule de la Substitutiary Locomotion, n'avait qu'une idée en tête, en faire du profit! Aussi, Walt aimait la chanson Substitutiary Locomotion parce qu'elle incarnait la quête. C'était ce qu'Eglantine Price recherchait avec tant de force. Une fois qu'elle aurait la formule, elle pourrait envoyer des uniformes sans soldats combattre à la place des hommes. Walt aimait cette idée. Il était très enthousiaste. Mais je me souviens qu'il nous avait dit que pour lui la mayonnaise n'avait pas encore pris et que nous devions attendre. Nous étions d'accord et ce n'est que plusieurs années années plus tard que tous les quatre nous sommes retrouvés et avons repris le script depuis la page 1, en gardant les bonnes choses et en ajoutant de nouvelles chansons. C'était en 1968, quelques mois seulement avant notre départ du Studio.

Tandis que vos premières chansons se focalisaient sur l'histoire, les nouvelles semblent plus émotionnelles et riches de sens.
Les nouvelles chansons étaient très importantes car la chanson la plus signifiante est celle qu'Eglantine chante au jeune garçon qui ne croit en rien. Elle lui dit qu'il doit croire en quelque chose. Et c'est là qu'elle entonne The Age of Not Believing, qui dit que si vous ne pouvez croire en vous-même, vous ne pouvez croire en rien. C'est donc une chanson riche de sens. Je l'ai toujours beaucoup aimée. Elle a été nommée aux Oscars cette année-là car elle signifiait beaucoup de choses. Nous l'avons écrite parce que nous venions de revenir aux studios Disney après près de deux ans d'absence, et nous pensions: « qu'allons-nous faire sans Walt à nos côtés?». Parce que Walt était toujours là comme notre mentor. Alors nous nous sommes regardés et nous nous sommes dits que nous devions croire en nous mêmes maintenant, certains que nous savions ce que nous faisions. En ce sens, c'est un véritable hommage à Walt Disney.

Une autre chanson fondamentale pour la personnalité d'Eglantine est Nobody's Problem.
Une chanson fondamentale en effet. Je déteste sombrer dans la mélancolie, mais c'était vraiment une chanson très important pour nous. Il ne s'agissait pas seulement du fait qu'Eglantine souhaitait vraiment avoir quelqu'un auprès d'elle pour vaincre sa solitude, mais également du fait que les enfants avaient perdu leurs parents dans le Blitz. Il y avait donc une version de cette chanson pour les enfants, qui chantaient «Nobody's problem are we». Puis, plus loin dans l'histoire, Eglantine réalise avec le départ d'Emelius qu'elle sera seule à nouveau, Emelius étant parti car il avait peur de s'engager, peur de dire « Je vous aime ». D'où cette magnifique reprise de la chanson, encore davantage signifiante dans cette configuration. Malheureusement, les deux versions ont été totalement démantelées et retirées du film. Je n'oublierai jamais combien nous étions tristes de cela. C'était le cœur émotionnel du film,et ils l'avaient retiré. Ce fut une réelle douleur pour nous. Aujourd'hui, la version d'Eglantine a été retrouvée et restaurée. Mais elle aurait été d'autant plus poignante si vous aviez pu entendre auparavant celle des trois petits orphelins. Là, vous vous seriez véritablement senti concerné par le sort de ces enfants. C'était une chanson vraiment très, très, très importante. Quarante ans plus tard, me voilà reparti dans une diatribe! Mais nous avons vraiment mis tout notre coeur et toutes nos tripes dans ce film. Notre sueur, notre sang, nos rêves. Et ils ont tout détruit. Vous savez ce qu'ils ont fait: ils ont découpé toutes nos chansons, l'une après l'autre. Ce qui fait que la première version du film a perdu énormément de choses. Elle était totalement dénuée d'émotion que cela en devenait énervant. La version restaurée, sur dvd, nous a rendu pas mal de choses, mais pas tout. Ceci dit, c'était un film bien meilleur. Par contre, je pense que certaines séquences en sont devenues trop longues. Le ballet de Portobello Road était bien trop long et ils auraient dû le garder court. Mais cela n'engage que moi.

Certaines chansons capitales n'ont même pas été produites, comme Solid Citizen.
Nous avons écrit cette chanson pour Eglantine car c'est la star du film, mais ils ont décidé de ne pas l'inclure dans le film. A cette époque, Disney était dirigé par un conseil de directeurs. Il n'y avait plus de Walt. Quelque chose comme sept hommes qui se réunissaient et décidaient de tout. On dit que l'enfer est pavé de bonnes intentions, et ils ont eu cette idée d'ajouter une séquence animée. C'est ainsi qu'est née la partie de football animée, avec Eglantine réduite à y assister: elle n'avait rien à faire! Alors qu'à l'origine, nous avions une idée merveilleuse. Elle devait chanter une chanson au roi lion de Naboombu et pendant qu'elle occupait son attention, Emelius devait lui subtiliser le médaillon. Ce devait être une séquence mémorable et ils ont dit: « Non, non. Nous allons faire quelque chose de différent. Nous allons faire un match de football. » Et ils ont eu leur match. De fait, on perd tout intérêt par rapport à la raison pour laquelle Eglantine est venue sur l'île. Le sujet du fait passait ainsi aux oubliettes. Je n'ai rien contre cette séquence en tant que telle. Elle est réellement très drôle. Mais elle n'a vraiment rien à voir du tout avec l'histoire!

Quelle était l'histoire de cette séquence?
Nous voulions montrer qu'Eglantine Price a de la personnalité. Et un grand sens de l'humour. Et quand nos héros se mettaient à réfléchir à une diversion pour le roi, elle s'écriait: « Je connais une vieille chanson Cockney. Et quand je la chanterai, vous subtiliserez le médaillon! » C'était donc une simple chanson Cockney, une chanson humoristique avec un double sens dans la mesure où il s'agit d'un citoyen qui tombe dans le ciment de sa propre statue! Une chanson typique comme le père d'Eglantine lui en chantait qui devait se révéler bien utile.

Y avait-il une intention particulière dans le choix du prénom « Walter » pour le héro de cette chanson?
Non. C'est juste que cela sonnait bien. A ce moment-là, nous ne pension pas à Walt.

Une autre chanson éliminée est A Step in the Right Direction. Musicalement, elle semble commencer comme A Great, Big, Beautiful Tomorrow. Y a-t-il quelque connection entre les deux chansons?
Les deux chansons veulent exprimer quelque chose de fort et de positif et je pense que, de par les similarités de leurs esprits, j'ai glissé involontairement une phrase de l'une à l'autre sans même y penser. Elles ont toutes les deux le même caractère, à n'en pas douter, le même type d'esprit Disney. Quand nous avons écrit la première des deux, pour le pavillon General Electric de la Foire Universelle de New York en 1964 (the Carousel of Progress), nous pensions précisément à Walt Disney. Elle exprime toute sa philosophie de la vie. Et nous avons essayé de retrouver la même énergie à travers Eglantine. Alors, il est fort possible qu'en songeant à cette énergie que Walt avait, cette pensée positive, que nous sommes retombés sur cette phrase.



Rendez-vous la semaine prochaine pour la suite de cet entretien autour, cette fois, des acteurs et du réalisateur, mais aussi du Sherman Brother Songbook (cd anthologie) et du documentaire The Boys - The Sherman Brothers' story.

Venez discuter du film et de cet entretien sur DisneyGazette.

1 Comments:

Blogger Rodolphe Massé said...

Eh bien, la semaine va être très longue...!!
Merci infiniment pour cet entretien...

8:02 PM  

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