mercredi, août 22, 2012

LES 101 DALMATIENS EN BLU-RAY : Entretien avec l'animateur Andreas Deja


M. Deja, vous n’êtes pas seulement un animateur de légende, vous êtes également expert en histoire Disney. Pouvez-vous me parler de cet aspect de votre travail ?
Je suis souvent interviewé quand un Classique sort parce que je crois que j’ai une assez bonne connaissance de la réalisation d’un film et de son animation. Je connaissais la plupart des animateurs qui ont travaillé sur des films comme Les 101 Dalmatiens. Quand je suis venu à Los Angeles en 1980, même si la plupart étaient partis en retraite (il n’en restait qu’un qui enseignait, et c’était Eric Larson), ils étaient toujours dans le coin. En fait, je pouvais toujours rendre visite à Frank Thomas et Ollie Johnston. Ils vivaient à quelques minutes de chez moi, et je pouvais leur rendre visite, dîner avec eux et discuter de leurs films. Marc Davis habitait également tout près. Nous sommes devenus amis au fur et à mesure des années. C’était un vrai plus pour moi d’avoir la chance de parler avec ces personnes. Et parce que je connais toutes les petites histoires, tous les hauts et les bas qu’ils ont traversés en faisant ces films (ce n’était pas toujours facile), je peux transmettre ce savoir au public d’aujourd’hui, discuter de tout ça, et c’est quelque chose que j’aime beaucoup faire.



Les 101 Dalmatiens a été le premier long-métrage animé à utiliser la technique Xerox. Pouvez-vous me parler des principes de cette technique ?
Ce fut une grande nouveauté, comme vous le savez. C’était quelque chose d’inédit, du jamais vu auparavant. Mais la raison pour laquelle cela a été fait était, croyez-le ou non, c’est pour économiser de l’argent. Parce que La Belle au Bois Dormant venait de sortir et n’était pas un succès flagrant. Il a rapporté de l’argent, mais plus tard. Et quand il a été fait, il en a coûté beaucoup trop. Alors, ils ont dû trouver une façon de baisser les coups, ou bien c’était la fin des studios. C’était aussi simple que ça. Pour cela, il a fallu qu’un technicien du nom d’Ub Iwerks, l’animateur originel de Mickey Mouse et l’un des partenaires de Walt Disney dans les années 20, trouve une solution. Ub a rencontré Ken Anderson, le directeur artistique, et lui a dit : « Nous devons trouver une manière de raccourcir le processus de création des films ». Alors, ils ont trouvé l’idée suivante : au lieu d'encrer à la main tous les dessins des animateurs sur les cels avec des encres de différentes couleurs, ce qui était un processus long et fastidieux, ils ont choisi d’éliminer cela et de copier les dessins directement sur les cels par le truchement d'une photocopieuse.
En faisant cela, ils se débarrassaient des lignes multicolores. Il ne restait que les lignes noires. Ken Anderson explique: « Regardez, c’est un film sur des chiens noirs et blancs. Soyons très graphiques et ne nous contentons pas de ces sommaires silhouettes noires que pour nos personnages. Je les veux dans l’arrière-plan également ». Donc, ils ont utilisé ces lignes noires dans l’architecture et le reste, ce qui donnait un rendu unifié. Esthétiquement, cela ressemble plus à un croquis qu’à une peinture. Evidemment, les animateurs étaient très enthousiastes, parce qu’ils pouvaient voir leurs propres dessins sur l’écran. Comment un artiste pourrait être contre ce procédé ? Donc, cette technique a fait faire un bond à l’animation, et a offert au public un tout nouveau rendu. Mais cela a aussi économisé de l’argent, et grâce à cela ils ont pu continuer à faire d’autres films. Ce film a marqué un tournant primordial pour les studios.

Cela a-t-il changé quelque chose au travail des animateurs ? 
Ils n’ont pas coupé les budgets en termes d’animation. On avait toujours 12 à 24 images par secondes. Ils n’ont pas essayé de limiter l’animation qui était toujours complètement réalisée. Donc, le travail des animateurs n’a vraiment pas changé. Par contre, ce qu’ils ont fait, dans le but de conserver les dessins des animateurs, c'est qu'ils ont beaucoup moins "nettoyé" (clean up) les esquisses originales. Normalement, un assistant aurait mis une nouvelle feuille de papier par-dessus un brouillon à main levée, et l’aurait retracé avec un trait unique bien propre. Avec cette nouvelle technologie, les assistants travaillaient maintenant directement à partir des dessins des animateurs. Ils appelaient ça “retoucher”. Ils n’appelaient plus ça “nettoyer”, mais “retoucher”, ce qui veut dire qu’ils prenaient une gomme et effaçaient quelques ligne qui étaient éventuellement un peu trop hésitantes, pour ne laisser que les lignes de base. C’est ce résultat qui partait au département Xerox, pour être copié puis peint. C’est pourquoi les dessins de personnages ont parfois ce look un peu “brouillon”.

Les 101 Dalmatiens est l’un des Disney les plus populaires, mais il se dit qu’il était loin d’être le préféré de Walt Disney.
 Je crois que cela a à voir avec le style, ces lignes Xerox, cette nouveauté un peu choquante. Je pense que Walt, quand il a vu les premiers tests du film, n’a pas été emballé parce que cela lui paraissait incomplet. Même s’il voyait l’enthousiasme des animateurs qui ont adoré voir leurs dessins à l’écran pour la première fois, cela lui a pris du temps pour se faire à l’idée qu’un film d’animation pouvait être fait tout entier à base de croquis. Il a aimé le film, plus tard. Il lui a juste fallu un peu de temps pour s’y habituer.
Pensez-vous que la réaction de Walt devant cet aspect très graphique des 101 Dalmatiens peut être une explication au fait que, par exemple, Le Livre de la Jungle, bien qu'utilisant la même technique Xerox pour les personnages, ait des décors plus léchés ?
Tout à fait. Ils sont retournés vers un style plus pictural. Les cels étaient photocopiés sur Le Livre de la Jungle, mais pas aussi caricaturaux que dans Les 101 Dalmatiens. Ils étaient plus finis, plus nets. J'ai pu voir différentes versions du film dans les archives et je peux vous dire qu'au début, la jungle devait être beaucoup plus graphique, vraiment sombre et mystérieuse. Mais, en raison de l'histoire que Walt souhaitait raconter, il fallait une jungle plus légère et plus lumineuse, drôle et non pas effrayante. De fait, ils ont imaginé des couleurs plus brillantes, plus plaisantes et plus picturales.


Pouvez-vous nous parler de vos relations avec Marc Davis, l'animateur de Cruella ?
J'ai rencontré Marc et son épouse Alice en 1984, lors des Jeux Olympiques de Los Angeles. Le Studio avait envoyé un petit groupe avec Marc et Alice pour présenter des dessins-animés aux athlètes. Je faisais partie de cette délégation ce qui veut dire que, pendant quelques jours, nous avons passé tout notre temps avec ces deux légendes et nous avons visionné des films comme La Belle au Bois Dormant, Les 101 Dalmatiens, etc. Marc était quelqu'un de très facile d'accès. Il adorait discuter avec les jeunes. Et cela m'a beaucoup apporté. Lui et Alice étaient totalement ouverts à mes questions et à ma passion pour l'animation. Notre relation s'est transformée en amitié au cours des années. Je suis allé très souvent chez eux et j'ai continué à leur poser toutes sortes de questions. Leur maison était un véritable musée. Il y avait des dizaines d'œuvres d'art sur les murs. Marc a fait carrière dans l'animation, bien sûr, mais il peignait également : des toiles semi-abstraites, des dessins, des aquarelles… Il s'est essayé à toutes ces techniques et c'était extraordinaire de le voir exceller dans tout cela. Progressivement, il est devenu mon mentor. Il me disait: "avant tout, je suis un artiste. Ensuite, je suis un animateur. J'ai tout aussi bien fait de la sculpture ou de l'aquarelle, et toutes sortes de techniques." Et il m'encourageait à faire de même, à élargir mon horizon. Ce fut une figure très, très importante dans ma vie !



Marc Davis a travaillé en partenariat avec Milt Kahl sur Anita. Or, on peut difficilement imaginer personnalités plus opposées, l'un étant drôle et humain, l'autre exigeant et colérique. Comment cela s'est-il passé?
Déjà, il faut savoir qu'ils avaient des manières très différentes de travailler. Chaque animateur a sa propre méthode de travail. Les gens pensent qu'il n'y a qu'une seule manière de procéder en matière d'animation Disney alors que c'est le contraire. Il n'y a pas de recette toute faite. Pas de secret. Il s'agit simplement de vous exprimer sur le papier. Si je peux parler "technique" une seconde, je dirai que Marc Davis a dessiné chaque seconde de Cruella, un dessin sur deux. Il faisait le dessin n° 1 puis 3, 5, 7, 9 etc et il confiait les dessins manquants à son assistant. C'est une façon très inhabituelle de structurer une scène.
D' habitude, quand on travaille une scène dans laquelle le personnage bouge très lentement, on dessine le premier dessin puis, par exemple, le 29e. Et tous les autres dessins qui sont pratiquement identiques les uns aux autres car il y a peu de mouvement sont donnés à des intervallistes. Marc ne procédait pas comme cela et c'est la raison pour laquelle il a tant dessiné pour l'animation de Cruella. Il disait simplement:" plus je fais de dessins pour une scène, plus cette scène est de moi et plus je peux la contrôler." Milt Kahl travaillait différemment. Il cherchait le moment-clef d'un personnage, les dessins qui racontaient le mieux l'histoire ou le jeu d'acteur, et structurait sa scène à partir de là. Puis il confiant le reste à son assistant, qui avait ainsi pas mal de dessins à faire.
Et pourtant, Marc et Milt avaient une réelle admiration mutuelle. Ils adoraient le travail de l'autre et formaient une grand équipe, à l'image de Frank Thomas et Ollie Johnston. Et ils sont restés comme cela, amis toute leur vie!


Quel regard portez-vous sur l'animation de Cruella?
 C'est certainement le personnage avec lequel Marc s'est le plus amusé. Souvent, avant cela, il avait travaillé sur des héroïnes comme Aurore et Maléfique dans La Belle au Bois Dormant, Cendrillon, Alice, Wendy et Clochette. C'était le genre de personnages qui demandent énormément de soin et de responsabilité. Quand vous dessinez Alice, il faut être très délicat avec son visage et ses mains doivent être très fines et élégantes. Tout cela doit être réaliste et crédible. Avec un personnage comme Cruella, avec sa tête grotesque et son design très caricatural –elle est d'une maigreur effrayante, ce qui la rend ridicule dans son immense manteau sur-dimensionné-, il y a tant à faire avec elle ! Songez au moment où elle pénètre chez Anita et tourne sur elle-même en faisant voler son manteau. C'est le genre de choses qu'un animateur adore faire ! Il est donc allé très loin dans la méchanceté et le grotesque avec elle. Elle est méchante, mais en même temps drôle. C'est un superbe mélange des deux. On ne peut pas la quitter des yeux, on est comme fasciné par elle ! C'est tout le talent de Marc !


Vous avez eu votre Cruella en la personne d'Yzma à un moment donné, quand Kuzco, l'Empereur Mégalo était encore Kingdom in the Sun.
 Je le pense. Dale Baer (l'animateur d'Yzma dans la version finale du film) et moi avons travaillé ensemble au début du processus. A cette époque, elle était différente. Puis nous avons eu des problèmes au niveau de l'histoire et j'ai changé de film. C'est ainsi que je suis arrivé sur Lilo & Stitch.


De Gaston à Yzma, vous êtes considéré comme un maître en matière de Disney Villains. Qu'est-ce que l'influence de Marc Davis vous a apporté afin d'animation ces méchants modernes?
Avant tout, une façon de me plonger dans mon personnage et de m'amuser avec lui. J'ai pu le faire avec la plupart des méchants que j'ai faits. Je me suis beaucoup amusé avec Scar car, tout comme Cruella, on ne peut pas faire un méchant simplement méchant. Si votre personnage n'avait que cette caractéristique, il serait plat et décevant. Il faut développer d'autres aspects autour de cela. Leur donner un compère ou des attitude excentriques. Pour mon animation de Scar, j'ai adoré le fait qu'il aime vraiment être méchant. Dans l'histoire, il est vraiment ignoble. Il tue son frère et en rend son neveu responsable. Si ce n'est pas méchant, ça! A partir de là, j'ai cherché à faire de Scar un véritable personnage qui ne soit pas seulement méchant, mais intéressant et même fascinant. Et j'ai fait de même avec Jafar. Jafar est un personnage très dramatique. Il ne marche pas, c'est comme si il flottait au dessus du sol. C'est le genre de chose qu'on peut rajouter à un personnage. Il faut toujours en faire plus!
Merci à Andreas Deja et Angeline!

3 Comments:

Anonymous Lightyear said...

Bonjour à toi Jérémie, je passe de temps à autres sur ton Blog (il est dans mes favoris), j'y trouve un grand intéret car j'ai pas mal de lacunes concernant le monde de Disney et ses productions. J'ai moi même un Blog sur Allociné si toutefois cela te dis de passer jeter un oeil !!

http://animafilms.blogs.allocine.fr/

9:38 PM  
Anonymous Alex said...

Superbe interview Jérémie!!!!!
Que c'est bon de lire ça!!!

Alex

10:38 PM  
Anonymous vente mutuelle said...

marc et mitl ont su faire de leur collaboration mutuelle de grandes créations

Jocelyne

4:40 PM  

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