samedi, février 17, 2007

PIRATES DES CARAÏBES : Entretien avec l'imagénieur Laurent Cayuela


Dès sa création, Pirates of the Caribbean fut un succès colossal. Rien d’étonnant, dans ces conditions, que chaque parc Disney dans le monde possède sa propre version. Si l’original a vu le jour dans New Orleans Square en 1967, c’est en 1973, deux ans après l’ouverture de Walt Disney World qu’est inaugurée la version floridienne, cette fois sur Caribbean Plaza, permettant de faire la transition entre la partie Nord-Ouest, caraïbienne d’Adventureland et l’architecture hispanique du Sud-Ouest américain qui ouvre Frontierland. Mais la différence principale entre les deux attractions, c’est la durée de leur parcours : souhaitée plus efficace, amputée de la scène du Blue Lagoon et d’une partie non négligeable de la grotte, la version floridienne ne dure plus que 7’30 sur les 15 minutes de sa grande soeur californienne. Notons que le Pirates of the Caribbean de Disneyland a connu un certain nombre de modifications en 1997 : une augmentation du nombre de pirates et de scènes due à l’apport de nouveaux audio-animatroniques issus de la fermeture du pavillon World of Motion d’Epcot Center, ainsi qu’une nouvelle mise en scène de certaines vignettes, qualifiée de plus « politiquement correcte »...
Du côté de Tokyo Disneyland (1983), peu de différences par rapport à la version originale.
Mais il est naturel pour nous de nous intéresser plus particulièrement ici à « notre » version de l’attraction, sans doute la plus belle (sans chauvinisme, aucun !), tant à l’intérieur que à l’extérieur.
Pensez donc ! Une forteresse espagnole des Caraïbes du 18e siècle, protégée par une batterie de canons, un mât gigantesque arborant fièrement le Jolly Rogers marquant le passage vers l’entrée dérobée qui mène à l’arsenal : on rêve déjà avant même de prendre le bateau ! Puis c’est la rencontre avec les 119 personnages (64 humains, 55 animaux), l’étonnant duel de pirates, unique au monde, un incendie plus vrai que nature (à tel point que, lors de sa construction, l’un des ouvriers du parc appela les pompiers !), pas moins de 72 effets pour les 3,5 secondes que dure l’explosion de l’arsenal et un butin de 30 000 pièces d’or pour le trésor des pirates !
Une version passionnante que nous raconte l’imagénieur Laurent Cayuela.

Quelles sont les principales différences entre la version originale de l’attraction et celle de Disneyland Paris ?
Dans la mesure où la version parisienne de Pirates of the Caribbean est la dernière en date, la technologie était plus avancée. C’est pour cela que nous avons la seule attraction avec les deux audio-animatroniques pirates qui se battent en duel. Autrefois, il était trop difficile de faire interagir les audio-animatroniques entre eux, mais en 1992, c’était devenu possible. Mais surtout, contrairement aux autres versions de Pirates of the Caribbean, la version française est plus logique, plus chronologique, à savoir que l’on commence par l’ascension de la rampe. En même temps que vous remontez le courant, vous remontez le temps : vous voyez d’abord les pirates vivants et ensuite seulement sous forme de squelettes, alors que dans les autres versions, vous commencez par voir les pirates morts, puis vivants, avant de remonter et de débarquer. Notre attraction propose une histoire plus logique du point de vue narratif : on voit d’abord les méfaits des pirates, puis ce à quoi cela les a conduits.


C’est donc l’inverse de l’attraction originale, y compris du point de vue des montée et descentes du bateau.
En effet, dans ces conditions, la montée de la rampe est, à Disneyland Paris, plus dramatique, dans la mesure où l’on monte vraiment vers l’inconnu. Les personnes qui visitent notre attraction pour la première fois commencent à se poser des questions. On change radicalement d’atmosphère par rapport à la baie du Blue Lagoon. Alors que dans la version américaine, l’ascension mène juste au port pour la fin de l’attraction.

Une autre différence tient au fait qu’il n’y a pas de malédiction à Paris. Les squelettes apparaissent après l’explosion de l’arsenal.
Dans la version américaine, on commence par voir les pirates maudits, puis on explique pourquoi ils l’ont été. A Paris, nous nous plaçons dans une chronologie plus linéaire : introduire la malédiction à la fin aurait été moins compréhensible et moins dramatique. L’idée de malédiction a donc été retirée délibérément, considérant en plus le problème de la langue. Si elle est expliquée dans la narration américaine, on ne pouvait se permettre de le faire en 6 langues minimum en Europe. Au contraire, ici, cela nous permet d’avoir des scènes colorées que les gens comprennent à leur façon au fur et à mesure.

L’histoire est plus logique, mais reste très riche.
C’est un peu comme notre Phantom Manor : il y a beaucoup d’éléments et chaque visiteur voit les éléments qu’il veut et fait l’histoire qui l’intéresse. Il n’y a pas d’histoire plus vraie qu’une autre ; il y a plusieurs pistes et c’est au visiteur d’utiliser son imagination et de créer sa propre histoire. Concernant Pirates of the Caribbean, Walt disait que les gens pouvaient revenir plusieurs fois et découvrir à chaque fois de nouveaux détails. Il y a beaucoup de gens qui ont fait l’attraction plusieurs fois et qui nous disent : ‘tiens, vous avez rajouté un chat !’ En fait, nous n’avons rien rajouté. Simplement, à force de faire l’attraction, les gens voient des choses différentes.

Les pirates sont d’ailleurs des personnages ambigus, insaisissables, entre le bien et le mal. Ils sont parfois comme des enfants qui font des bétises, et en même temps, ils peuvent apparaître comme des personnages négatifs qui finissent sous forme de squelettes. Ils offrent ainsi de multiples possibilités d’interprétation.
Justement, pour palier à ce côté négatif, nos pirates font tout cela en chanson, ce qui les rend plus sympathiques, et ils sont punis à la fin ! De plus, dans cette attraction, nos cast members sont habillés comme des pirates, mais ce sont de gentils pirates. On joue toujours sur le fait que les cast members sont toujours gentils. Les méchants sont forcément animatroniques !


La chanson Yo Ho (A Pirate’s Life for Me) revêt une importance toute particulière à Disneyland Paris.
La grande force des musiques Disney, c’est qu’on les retient très facilement. Même si l’on ne comprend pas les paroles, l’air est facilement mémorisable. C’est ce côté chantant et entraînant qui marque le plus, finalement, et qui donne son caractère à l’attraction. Elle permet également de s’en souvenir après le parcours. C’est un procédé très cinématographique. Walt était un homme de cinéma avant d’être un homme d’attraction et n’oublions pas qu’il a été le premier à créer des films avec du son synchronisé, puis FANTASIA, un film basé sur la musique et non sur l’histoire. Il avait compris la puissance et l’importance de la musique en liaison avec l’image. C’est particulièrement le cas à Disneyland Paris, qui accueille un grand nombre de nationalités différentes : la musique agit vraiment comme un langage universel.

Dans l’attraction, cette chanson apparaît, disparaît, revient sous différentes formes... Pouvez-vous nous parler de cette véritable mise en scène de la musique, particulièrement cruciale à Disneyland Paris, pour les raisons que vous évoquiez ?
En fait, tout commence dès avant l’attraction elle-même, dans la file d’attente. Vous passez sous la voile et après la file extérieure, vous arrivez à une grotte. A ce moment, les gens sont obligés de ralentir car tout devient sombre. On commence à plonger les gens dans l’histoire. Alors qu’à l’extérieur on peut entendre des musiques guillerettes comme celle de LA PETITE SIRENE, ici, on entend de la musique plus macabre, mais toujours dérivée de la chanson des pirates. Dans la mesure où la vue est un peu occultée, vous êtes obligé de faire plus attention à vos autres sens : le toucher, pour essayer de voir s’il y a une pente ou pas, et, bien sûr, à l’ouie, par la musique. C’est ainsi que c’est la musique qui vous plonge dans l’ambiance. Toute cette partie se déroule donc dans le fort. Les visiteurs sont seuls, ils rencontrent quelques squelettes accrochés aux murs, et la musique va les mettre dans l’ambiance en les mettant sur leurs gardes et en leur disant qu’ils entrent dans un lieu très particulier. Puis on arrive à l’embarcadère, qui est une sorte de petit port peuplé de cast members, donc de gentils pirates, avant de prendre le bateau. Là, la musique est plus enjouée. A partir de là, on va jouer sur la musique macabre, toujours liée à une baisse de la luminosité. C’est encore un effet très cinématographique. Puis, dans le fort immergé, il s’agit plutôt d’effets sonores, des chiens qui aboient, des chats qui miaulent, des tirs de canon... Quant à la chanson proprement dite, elle apparaît dans les scènes de pillage, dans le village, après l’attaque du fort par le bateau et juste avant l’explosion de l’arsenal. Et pour la conclusion dans la caverne, ce sont surtout des effets sonores macabres, comme le fameux ‘les morts ne parlent pas !’.


En tant qu’imagénieur et grand connaisseur de l’attraction, quelle fut votre attitude par rapport aux films ?
Au début j’étais très sceptique, et finalement j’ai été agréablement surpris. Dans la mesure où, dans nos attractions, on laisse au visiteur la possibilité de se faire sa propre histoire, j’avais peur que le fait de créer une histoire à partir de l’attraction casse le mythe et cette ouverture. Et les scènes de l’attraction reprises dans le film sont en fait des clins d’oeil très pertinents qui n’entachent ni l’attraction ni le film. Ils ont leur place dans l’histoire et ce, sans avoir besoin de connaître l’attraction. D’ailleurs, le film en lui même se tient et est proprement somptueux, sans parler de l’étonnante composition de Johnny Depp. Au contraire, ceux qui connaissent l’attraction auront un petit plus, un petit clin d’oeil comme on aime les faire chez Disney. En fait, le scénario ajoute encore une nouvelle histoire à l’attraction. Ce qui est amusant, c’est qu’à l’origine, les attractions de Disneyland étaient basées sur des films, et aujourd’hui la boucle est bouclée : l’attraction Pirates of the Caribbean a été conçue à l’origine comme une attraction isolée et on en a finalement tiré un film.

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