vendredi, novembre 13, 2009

OUVERTURE DU WALT DISNEY FAMILY MUSEUM: Entretien avec l'historien de Disney Didier Ghez

L'histoire fascinante de Walt Disney, dont le talent, les créations et la vision ont tant apporté à la culture américaine du 20e siècle, prend vie aujourd'hui de façon totalement inédite avec l'ouverture du Walt Disney Family Museum, qui vient d'ouvrir à San Francisco.
Ce musée occupe trois bâtiments historique au cœur du Presidio de San Francisco. La partie principale est un ancien baraquement de l'armée redessiné et restauré par le cabinet d'architectes Page & Turnbull de San Francisco, tandis que l'intérieur a été conçu par le Rockwell Group.
Le musée raconte l'histoire de l'homme derrière le mythe à partir de documents et d'objets, et toutes sortes d'expériences interactives dont plus de 200 moniteurs vidéo.

Mais au-delà de ces faits, l'ambition du musée est de montrer comment l'infinie créativité de Disney a enrichi l'imagination de générations. Il nous présente l'homme derrière le mythe à travers la voix de Walt lui-même et des expositions qui révèlent sa vision, que ce soit à partir de dessins ou les plans de Disneyland et EPCOT.

Pour nous parler plus avant du musée et de ce qu'il représente, je me suis tourné vers Didier Ghez, que l'on connaît pour son merveilleux livre sur Disneyland Paris, De l'esquisse à la création, et pour la série de livre sur l'histoire de Disney, Walt's People, qu'il a initiée et qu'il édite. Bref, un expert!


Selon vous, qu'est-ce qui fait la nouveauté et l'intérêt du Walt Disney Family Museum?
Je dirai la présentation de tous les éléments liés à Walt en tant que personne. C'est la première fois qu'on voit un tel nombre d'objets, de photos, de films personnels, etc. qui viennent de la famille Disney elle-même. On en voit beaucoup plus que ce qu'on a pu voir par le passé, et des choses très différentes. Cela permet essentiellement de rendre Walt beaucoup plus humain, beaucoup plus présent, beaucoup plus proche, d'en faire quelqu'un qu'on ne perçoit pas seulement en tant qu'artiste, homme de télévision ou en tant qu'homme d'affaires, mais vraiment en tant que père de famille, mari et tout simplement être humain. C'est à mon avis la plus grande différence de ce musée, et ce qui le rend si touchant.


Comment un musée peut-il susciter tant d'émotion?
Justement parce que Walt y est extrêmement présent, et ce, sous différentes formes. Il y a d'abord la présence d'énormément de photos et de vidéos personnelles. Mais surtout, il y a le fait que c'est lui-même qui nous raconte son histoire à travers le musée. Sa voix est absolument partout. C'est lui qui nous raconte ses expériences, sa vie, tout ce qu'il a vécu, créé, etc. Et quand on le voit disparaître dans la dernière galerie, quand on sait qu'il vient de mourir, on est extrêmement choqué car on vient de perdre la personne qui nous accompagnés dans tout le musée, celui qui, d'une certaine manière, nous a pris par la main.


En cela, ce musée est pour beaucoup basé sur l'interactivité.
Il y a plusieurs éléments. Il y a cette présence de Walt à travers tout le musée. Mais également le fait que ses créateurs ont vraiment utilisé toutes les nouvelles technologies d'une manière vraiment exceptionnelle pour à la fois préserver et mettre en valeur des documents très anciens. Il y a deux exemples qui sont très éloquents: les films personnels de Walt, essentiellement les films des années 1910 et 1920 -donc des films qui ont pratiquement 100 ans-, ont été complètement numérisés, restaurés et nettoyés et sont maintenant projeté sur des écrans de télévision en haute définition. On a vraiment l'impression de voir des films d'aujourd'hui en HD alors qu'ils ont été filmés dans les années 20 par des procédés totalement différents. Un autre exemple, ce sont les cahiers de l'artiste Schultheis qui présentent les effets spéciaux qui ont été utilisés dans Fantasia. C'est un livre absolument gigantesque qui date de la fin des années 30 qui a été entièrement numérisé et on peut le consulter dans les moindres détails en utilisant une tablette graphique gigantesque qui rappelle celle qui est utilisée dans le film Minority Report ou qu'on a pu voir en application lors des dernières élections américaines sur CNN. Il suffit de toucher un point de l'écran pour que l'image s'agrandisse, pour la faire glisser à droite ou à gauche, ou de glisser la main dessus pour tourner une page.


Outre l'aspect émotionnel de la visite, pouvez-vous nous parler de son intérêt historique?
Sans aucun doute. Surtout dans les premières galeries, qui parlent de son enfance et de son adolescence, on découvre énormément de documents qu'on n'avait jamais vus. Ensuite, dans la partie qui précède sa mort, on peut voir des films tournés lors de son dernier voyage au Canada, des conférences de presse pour Mineral King ou pour les tout derniers projets sur lesquels il a travaillé. On voit un certain nombre de photos de son enfance, avec ses amis comme Walt Pfeiffer. Il y a aussi toute une partie où l'on présente les cadeaux qu'il a faits à sa femme, à ses filles, etc et qui montrent ses choix en tant que personne, en tant qu'individu. Cela éclaire une partie plus personnelle de l'histoire de Disney et met en relief ce qu'il a créé en tant qu'artiste durant toute sa carrière. Et de nouveau ces cahiers de Schultheis, à propos desquels John Canemaker avait écrit un article il y a une quinzaine d'années dans le magazine Print, mais c'est la première fois qu'on les voit en détail, présentés d'un bout à l'autre.


Quelles sont les relations entre le musée et la Walt Disney Company?
Le projet a été entièrement piloté et financé par la famille Disney. Ceci étant dit, la Walt Disney Company a prêté un grand nombre de documents, des photos, une caméra multiplane -qui est un des éléments absolument incroyables du musée-, et des documents audio. Elle a également prêté des photocopies de lettres de Walt Disney.



En tant que tel, le musée est une base de travail incroyable pour les historiens comme vous.
J'ai un rêve et il reste encore un long chemin à faire pour qu'il se transforme un jour en une réalité. Ce rêve part du constat suivant: un très grand nombre de documents importants pour la préservation de l'histoire de Disney comme des interviews ou des lettres d'artistes envoyés à d'autres artistes, des photos, des documents artistiques, etc. se trouvent à la fois dans les mains d'historiens de Disney et des héritiers des grands artistes de Disney. Or, il se trouve qu'aucun de ces historiens et de ces héritiers ne rajeunissent et que, le jour où ils disparaîtront, ces documents risquent d'être dispersés, et en étant dispersés, encourent un très gros risque de disparaître. A mon sens, il faudrait commencer de façon assez urgente à organiser un projet pour préserver tous ces documents à un ou deux endroits sûrs, probablement en format numérique ou en restaurer un certain nombre qui sont déjà en train de disparaître petit à petit, afin de pouvoir les transmettre aux générations à venir et continuer à faire des recherches sur l'histoire de Disney en partant des sources premières et non pas en se référant systématique à des livres et autres études. L'autre partie du projet, c'est, une fois qu'on aura préservé ces documents, il faudra commencer de manière sérieuse à publier un certain nombre de documents de manière raisonnée et professionnelle, sous l'égide d'historiens sérieux, pour que d'autres historiens puissent s'en servir et initier d'autres recherches. C'est un peu ce que j'ai commencé à faire avec Walt's People, mais ce serait sur une échelle beaucoup plus grande, et avec la collaboration de beaucoup plus d'historiens, dans un esprit de collaboration et d'entraide. D'ailleurs, lors de l'inauguration du musée, beaucoup d'historiens étaient présents et nous avons commencé à en discuter ensemble à l'occasion d'un déjeuner d'historiens au Fog City Diner. Je pense sincèrement que ce projet va se réaliser. Toute la question est : sur quelle échelle? Tout dépendra des soutiens dont nous pourrons bénéficier.


Quelles sont les grandes lignes de la recherche actuelle sur Disney?
C'est une question difficile pour la raison suivante: en fonction des historiens, vous trouverez des centres d'intérêt complètement différents. Vous avez des généralistes comme Jim Korkis ou moi-même. Tout nous passionne, depuis les années 1910 quand Walt était enfant jusqu'aux années 90, plus de trente ans après sa mort, que ce soit en matière d'animation, de parcs et d'objets dérivés, etc. Il y a d'autres historiens comme JB Kaufman par exemple qui se sont spécialisés sur les années 20, les années 30 et de temps en temps les années 40, sur l'animation essentiellement. D'autres personnes, comme l'étaient les regrettés Dave Mumford et Bruce Gordon, étaient vraiment spécialisés sur l'histoire des parcs à thèmes. Avec Michael Barrier, on est plus sur l'animation ou la partie bandes-dessinées. Chacun a donc sa spécialité. Mais c'est justement ce qui est assez passionnant car, quand vous commencez à faire discuter un Todd Pierce, qui est focalisé sur les parcs à thème, un JB Kaufman et un Alexander Rannie qui, lui, est plus spécialisé sur la partie musicale, vous voyez qu'il y a des choses qui se recoupent. Même si on parle pour l'un des années 40 et l'autre des années 50, ils vont trouver un terrain d'entente et vont réussir à enrichir les connaissances l'un de l'autre. Et cela devient encore plus frappant si on met ensemble des personnes qui se spécialisent sur le même sujet. Mettez un Joe Campana en face d'un JB Kaufman, deux grands connaisseurs des artistes de l'âge d'or d'Hyperion, et ils vont vraiment commencer à s'entre aider, à construire ensemble leurs informations, etc. Maintenant, pour vous répondre d'une autre manière, en dehors des grandes spécialités de ces différents historiens, il y a à mon sens encore énormément de sujets fascinants à explorer en ce qui concerne l'histoire de Disney. Par exemple, j'aimerais beaucoup qu'on retrouve les Alice et les Oswald perdus. A mon avis, dans peu de temps, on va entendre des nouvelles très excitantes concernant les Laugh-O-Grams perdus. Il faudrait également retrouver toute la série de bandes-dessinées créée pour l'association Demolay aux Etats-Unis, dont faisaient partie Walt Disney et un de ses artistes, Fred Spencer. Une série de comics a en effet été créée pour la newsletter de l'association, avec Mickey et tous les autres grands personnages de Disney et qui n'ont jamais été republiés, la plupart ayant été "perdus". Les courts-métrages des années 40 et 50 ont été quant à eux très mal explorés. On connaît très mal tous les artistes qui y ont participé. Les publicités des années 50 créées par Disney ne sont pas nécessairement fascinantes du point de vue artistique, mais d'un point de vue historique, c'est assez passionnant. Etc, etc... Il y a vraiment encore beaucoup de zones qui n'ont pas été explorées assez en détail à ce jour et qu'il faudrait vraiment travailler. De la même façon, on connaît assez bien l'histoire de Disney aux Etats-Unis dans l'ensemble, mais on ne connaît pas nécessairement très bien l'histoire de la Walt Disney Company en dehors des Etats-Unis. L'historien brésilien Celbi Pegoraro travaille actuellement sur l'histoire de la WDC au Brésil. Il y a une personne en Espagne qui a été embauchée il y a cinq ans pour écrire l'histoire de la Walt Disney Company en Espagne et au Portugal depuis les années 30 jusqu'à aujourd'hui. Il faudrait écrire la même chose pour l'histoire de Disney en France, mais malheureusement ce serait très compliqué car la plupart des documents ont disparu. Il faudrait faire la même chose dans les autres pays.


L'histoire de Disney passionne également des artistes en activités comme Andreas Deja ou Pete Docter (ci-dessus avec son épouse).
Ce que je trouve vraiment fascinant, c'est que la plupart des artistes les plus talentueux d'aujourd'hui sont justement ceux qui sont les plus proches des racines historiques de la compagnie et qui vont eux-mêmes se passionner, écrire des livres, des articles, réaliser des interviews liées à l'histoire de Disney. Le fait que Pete Docter réalise l'interview d'Art Stevens spécifiquement pour Walt's People et prenne du temps pour faire cela, qu'il écrive un article sur John Sibley pour un magazine à diffusion relativement réduite comme Animation Blast, c'est assez génial! Quant à Andreas, nul besoin de démontrer la passion qu'il a pour l'histoire de la WDC. Dès qu'il avait une opportunité, il discutait avec les Nine Old Men. Dès qu'il peut, il participe à tous les projets liés à l'histoire de Disney. C'est donc très rassurant, très fascinant, et surtout on se rend compte que ce sont ces artistes-là, un Andreas Deja, un John Lasseter, un Pete Docter et d'autres, qui font survivre la flamme sacrée de ce qu'est vraiment Disney…


Photo de Didier Ghez par Sue Peri.

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