vendredi, décembre 21, 2012

DISNEY DREAMS! A DISNEYLAND PARIS : Entretien avec le compositeur Joel McNeely

Pouvez-vous nous parler du rôle de la musique dans Disney Dreams !® ? 
Dans cette production, la musique est venue avant l’image ! J’avais juste un script pour me donner une idée de l'histoire. Je suis parti de là pour écrire toute la partition musicale, et c’est sur cette base que l’animation a été produite. Jusqu'à ce que je vienne à Paris cet automne, je n'avais jamais réellement vu le spectacle ! 

Comment avez-vous travaillé sur ce projet ? 
Le spectacle, le timing, le scénario, tout cela provient de l'esprit brillant de Steven Davison ! Il a une véritable force créatrice. J’ai travaillé essentiellement avec lui. Il me présentait ses idées, à partir desquelles je faisais des arrangements et des maquettes. Puis il apportait des changements et des modifications et nous améliorions ainsi chaque séquence petit à petit jusqu’à ce que ce soit parfait. La production de la musique a duré environ 6 mois.  


La partition de Disney Dreams !® s’inspire beaucoup de la musique que vous avez écrite pour la suite animée de Peter Pan, Retour au Pays Imaginaire. 
 C’est Steven Davison qui a eu cette idée et je lui en suis très reconnaissant. Il a également eu l'idée de transformer le thème principal du film en une chanson dont il a écrit les paroles et que l’on peut entendre après le spectacle.  

Pouvez-vous nous parler plus en détails de vos arrangements des classiques Disney ? 
J'ai consulté les partitions originales de quelques morceaux, mais pour la plupart des séquences, ce sont le plus souvent de nouveaux arrangements. Disney a fait des recherches sur les morceaux les plus populaires en France, comme Le Bossu de Notre-Dame, qui a fait partie des premiers choix. Les cloches de la cathédrale sont une idée de Steven et c’est pour cette raison que je les ai mises au cœur de cet arrangement. Autre clin d’œil à la France : La Belle et la Bête, dans un arrangement digne d’Offenbach. Cela me semblait naturel. C'est cela arranger : apporter de nouvelles idées et de nouveaux traitements à une chanson.  

L’Angleterre est aussi présente. A travers Peter Pan, bien sûr, mais également Mary Poppins. La séquence Step in Time est l’un des numéros de danse les plus longs et énergiques qui soient. Pour les besoins du spectacle, nous avons dû la réduire quelque peu mais il n’en reste pas moins que c’est la musique orchestrale la plus difficile que j'ai jamais écrite. 


Quelle fut la partie la plus délicate du processus ? 
Dans la mesure où les voix originales emblématiques comme celles de Robin Williams dans Je Suis ton Meilleur Ami, Louis Prima (King Louie), ou encore Mandy Moore et Zachary Levi (Raiponce) devaient être conservées, j'ai eu à écrire les arrangements de plusieurs chansons à partir de celles-ci. Ce fut vraiment difficile car il a fallu se caler exactement sur la performance d’origine pour créer quelque chose de nouveau . Nous avons également eu à remplacer tous les chœurs sur des morceaux tels que Être un Homme comme Vous. Ce fut très complexe.  

En parlant de voix, ce n’est pas un mais deux chœurs qui chantent dans Disney Dreams ® !. 
Dès le départ, je voulais un chœur d'enfants. Je ne peux résister à cette sonorité ! Puis nous avons fait appel à chœur d'adultes et quelques solistes. Parmi eux, la fillette de 8 ans qui chante The Second Star to The Right est tout simplement fantastique !  

Sans compter Cara Dillon, qui chante la chanson de post-show. Magique ! 
 C'est l’un de mes moments préférés. Quand je l'ai vu sur place, j'ai été profondément ému. Après le final spectaculaire vient la douce voix de Cara qui vient bercer les milliers d'enfants du public qui sont maintenant prêts à aller au lit. Ce fut quelque chose de très touchant à voir et à entendre. J'ai connu Cara grâce à Jonathan Allen des studios d’Abbey Road, qui me l'a présentée. Je suis tout de suite devenu fan ! Cara et son mari Sam Lakeman sont venus à Abbey Road. Nous avons fait un enregistrement rapide avec moi au piano et Sam à la guitare et c’est ainsi que la chanson a été créée. J'ai ajouté un arrangement pour cordes, et voilà !  


Quel souvenir garderez-vous de votre premier spectacle pour un Parc Disney ? 
Le souvenir d’une expérience complètement différente car le fait de démarrer avec la musique revient à écrire pour un film qui n’existe pas encore !

samedi, décembre 15, 2012

20e ANNIVERSAIRE DE DISNEYLAND PARIS : Entretien avec Bill Gorgensen (Associate Show Producer d'Adventureland)

Voici un nouvel extrait de mon livre Entretiens avec un Empire / Disneyland Paris raconté par ses créateurs, disponible en librairie ou auprès d'amazon en cliquant sur ce lien!

 

Pouvez-vous me parler du rôle que vous avez joué dans la création d’Adventureland à Euro Disneyland ?
En fait, j’ai occupé plusieurs rôles. J’ai commencé en tant que Show Set Designer (décorateur en quelque sorte) en 1987, au tout début de la conception du parc. Je dois avouer que tout a commencé pour moi sur un malentendu. Avant Disney, j’ai travaillé pendant 15 ans dans le milieu de l’opéra. Et quand Walt Disney Imagineering m’a proposé un poste de Show Designer, je pensais qu’il s’agissait de décorer des scènes, alors que c’est en fait un environnement complet. Par la suite, je me suis lié d’amitié avec Chris Tietz, le Show Producer d’Aventureland Paris. Et comme il ne pouvait se déplacer, c’est moi qui suis devenu Associate Show Producer sur place, à Paris, ainsi que Overall Land Art Director. En termes de design, mon projet principal a été Pirates of the Caribbean. Je me suis occupé de toutes les scènes nouvelles, ainsi que de la direction artistique de la maquette et de l’extérieur du bâtiment durant la construction. J’ai beaucoup discuté des lumières avec le créateur des effets lumineux, Joe Falzetta, car, venant pour ma part du théâtre et non des parcs, j’avais une approche différente. Je me suis également occupé en particulier de lieux comme Adventure Isle et le Bazaar. Puis, après l’ouverture du parc, je suis resté en tant que Directeur Artistique pour SQS. Pour le resort dans son ensemble, j’ai réalisé plusieurs projets comme le grand portail du Disney Village, l’entrée du Gaumont/Buffalo Bill’s Wild West Show, le Rainforest Café, l’extension du Steakhouse, le buffet de La Grange au Bill Bob’s et la mezzanine d’Annette.
Selon vous, qu’est-ce qui différencie Adventureland Paris de ceux des autres parcs Disney ?
Tony Baxter souhaitait que l’attention aux détails soit très poussée. Nous avons donc fait beaucoup de recherches pour être le plus crédible possible. Par exemple, à la fin de la construction de Captain Hook’s Pirate Ship, nous avons fait appel à un groupe de marins anglais experts en nœuds et cordages de bateau du 16e siècle pour que la décoration finale soit vraiment authentique. En ce qui concerne Pirates of the Caribbean, je pense que l’histoire est meilleure que celle des autres parcs. Aux Etats-Unis, on commence avec les squelettes de pirates, puis il y a la bataille, et on finit par l’arsenal. Chris Tietz voulait remettre les choses dans le bon ordre. C’est ainsi que la file d’attente et le lagon représentent la forteresse de nos jours. Au moment de l’ascension, c’est là qu’on remonte le temps et qu’on commence à entendre la musique, Yo Ho ! Au sommet de la rampe, vous voyez l’attaque de la forteresse dans le passé. Vous pénétrez à l’intérieur de cette forteresse - ce qui est nouveau - et vous pouvez voir l’attaque des pirates avec notamment le pirate qui se balance à sa corde. Ensuite, vous avez les prisonniers qui sont censés détourner votre attention afin que vous ne voyiez pas que vous enchaînez avec une chute ! Là, vous vous retrouvez au beau milieu de la bataille, avant d’assister au sac de la ville puis à l’explosion. Ce n’est qu’ensuite que vous voyez le destin qui attend les pirates, avec les squelettes et le fameux « Dead men tell no tale ! ». Ces changements ont été faits pour des raisons de narration, mais également à cause du fait que le niveau de l’eau est assez haut en France. Nous ne pouvions pas commencer par une chute, et donc descendre très bas, comme en Californie. C’est la raison pour laquelle on commence par monter, pour ensuite descendre, en deux fois. Cela a d’ailleurs posé pas mal de problèmes d’engineering.
Adventure Isle> est aussi une exclusivité. Et en son centre, l’arbre des Robinson est le seul à être construit à 360°. Les autres, en Californie et en Floride, ne sont destinés à être vus que d’un côté. Un autre problème tenait aux feuilles de l’arbre qui, en Floride, devenaient bleues à cause des rayons UV. Nous avons donc mené des recherches afin de trouver une formule qui empêche les feuilles de changer de couleur.
Côté authenticité, nous avons utilisé au maximum le vrai bois, que ce soit pour les portes, la Cabane des Robinson et autres, que nous avons fabriquées à partir d’essences venues de Normandie. De la même façon, l’un des charpentiers anglais qui ont construit l’épave du lagon et tous les éléments nautiques, qui venait de la société Watts and Corey de Rochdale, était un véritable charpentier de marine qui avait appris le métier d’un homme qui avait navigué sur des clippers. De fait, tout est authentique ! Le résultat est superbe et ce sont ces multiples détails qui font qu’Adventureland Paris est vraiment unique !


Adventureland est riche de ses très nombreuses références à différentes contrées exotiques. Pouvez-vous nous parler des recherches que cela a demandé ? 
A WDI, nous avions une bibliothèque incroyable. Je me souviens y avoir souvent retrouvé Ahmad Jafari pour développer toute la façade du bazar. Le mariage de toutes ces architectures a été un véritable défi et je trouve qu’il a fait un travail remarquable dans la mesure où tous ces styles et ces textures se côtoient naturellement, sans conflit. Nous avons fait beaucoup de recherches pour Pirates of the Caribbean, afin que le fort soit typique de l’architecture hidalgo et des couleurs spécifiques à cette région du globe. Je me souviens qu’un illustrateur avait laissé parler son imagination pour le fort, sans référence historique, et que j’ai dû effacer les trois-quarts des briques qu’il avait dessinées afin de rester fidèle au style original des bâtiments de cette région et de cette époque. Un autre très vaste terrain de recherche pour nous a été les bateaux, que ce soit le galion ou même les petites embarcations que vous pouvez voir sur la plage. Pour les avoir, nous nous sommes rendus à Hastings, au Sud de l’Angleterre, pour acheter nos bateaux car, là, la fabrication et la forme n’ont jamais changé. Pour l’Explorer’s Club, nous nous sommes tournés vers une maison de type « plantation house », le type de maison qu’on trouvait près des plantations de caoutchouc et de canne à sucre. Cela a conduit ensuite à toutes sortes de recherches sur les arbres, comme le banyan, à mettre autour afin que cela donne l’impression d’être vraiment dans la jungle. Cette bibliothèque de WDI était un véritable trésor ! Elle nous a aidés en ce qui concerne les détails d’architectures et de décor, mais également en ce qui concerne les accessoires. Grâce à cela, nous avons pu acheter des objets correspondant à tous les lieux évoqués dans le land dans leur pays d’origine. De la même façon, le canon de Pirates of the Caribbean est un authentique canon qui avait précisément servi à défendre un fort. On doit tout cela à Pat Burke, qui a également trouvé tous les accessoires et véhicules de Frontierland. C’est ce qui fait dire à Michael Eisner lors de l’ouverture du parc qu’il serait impossible de reconstruire un parc comme cela. 

 

Comment l’Explorer’s Club est-il devenu le Colonel Hathi’s Pizza Outpost ? 
L’Explorer’s Club a été envisagé à l’origine comme une vieille maison coloniale située à la lisière de la jungle, à l’emplacement d’un point d’eau bien connu des explorateurs. Il y a une étude préliminaire de John Horny qui présente l’intérieur comme un bar accueillant des dizaines d’explorateurs comme Cousteau qui regardent leur verre tandis que le barman est en train de prendre un pistolet dans un tiroir afin de régler son compte à un perroquet indélicat. Cela va sans dire que cela allait un peu trop loin, mais c’était une façon amusante de démarrer. Nous avons fait beaucoup de recherches sur les maisons coloniales des Caraïbes et essayé de retranscrire cela dans notre design.  Evidemment, les oiseaux du restaurant sont inspirés de ceux de l’attraction Walt Disney’s Enchanted Tiki Room. C’était un désir du Show Producer Chris Tietz. Par contre, il n’a jamais été envisagé d’en faire un spectacle. Tout autour de la salle de restaurant se trouvent des dizaines d’affiches de voyages, dessinées par le même John Horny. Je les adore. Et au centre, vous avez cet eucalyptus autour duquel a été construite la maison. Pour autant que je m’en souvienne, après l’ouverture, il est devenu évident qu’il y avait trop de restaurants avec service à table dans le Parc. Nous en avions deux à Adventureland, l’Explorer’s Club et le Blue Lagoon, ainsi que deux grands buffets, African Harbor et Le Chalet de la Marionnette, que nous partagions avec Fantasyland. Les premières études ont montré que les Européens, et spécialement les Français, ont l’habitude de manger à table tous les jours à midi, et ce pour une heure environ. Après l’ouverture, il s’est avéré que les Européens, comme tous les visiteurs du monde, étaient davantage intéressés par faire les attractions que rester assis dans des restaurants, même excellents et bien thémés. Nous nous sommes donc adaptés et l’Exporer’s Club est devenu un buffet de spécialités asiatiques. Or, même si le canoë pendu au plafond a été remplacé par un rickshaw, ce changement n’a pas eu de succès et n’a pas duré longtemps. A partir de là, comment en sommes-nous venus au Colonel Hathi’s Pizza Outpost? Il y a deux raisons à cela. La première, c’est la nourriture. Les pizzas fonctionnaient bien sur le Parc et il fut décidé d’en proposer davantage –je pense notamment à Pizza Planet à Discoveryland. La seconde, c’est le besoin de se recentrer sur les personnages Disney. Le Roi Lion venait juste de sortir et African Harbor était devenu Hakuna Matata. C’est ainsi que l’Explorer’s Club a été rebaptisé d’après l’éléphant du Livre de la Jungle pour coller à son environnement. L’intérieur a été légèrement redécoré et j’ai dessiné les nouveaux panneaux de l’entrée ainsi que la disposition de l’extérieur du restaurant.


Quelles images garderez-vous de l’aventure Adventureland ? 
J’en garderai deux. La première, c’est le moment où nous avons installé le sommet de la tour de Pirates of the Caribbean. Ce fut incroyable car on pouvait voir pour la première fois la tête de mort qui se dessinait sur la façade. Nous sommes tous montés au sommet avec un poinçon et nous avons tous gravé nos noms. Puis nous avons ouvert deux bouteilles de champagne sur ce toit. La seconde, c’est le moment où je suis monté au sommet de l’Arbre des Robinson juste après son achèvement, avant l’ouverture du parc. J’ai simplement regardé le panorama, regardé Adventureland dans son ensemble, en repensant aux deux ans et demi que j’y avais passé. J’avais le souffle coupé. Je n’aurais raté cette expérience pour rien au monde !

lundi, décembre 10, 2012

PETER PAN EN BLURAY: Entretien avec Kathryn Beaumont, la voix de Wendy



C’est une sentiment très particulier que de parler en même temps à Alice et à Wendy !
Je ressens comme un honneur d’avoir eu l’opportunité de jouer deux rôles pour Disney. C’est quelque chose d’unique, en particulier pour la petite fille que j’étais ; il n’y a pas beaucoup d’artistes qui ont joué plus d’un personnage. J’en suis doublement heureuse, d’autant plus que les deux films sont devenus des classiques.

Comment êtes-vous arrivée chez Disney ?
En fait, j’étais juste sous son nez, à la MGM. Je suis née en Angleterre, et à l’âge de huit ans, on m’a fait venir à Hollywood car la MGM envisageait de produire des films qui tournaient autour de l’Angleterre. Rien de concret ne s’est vraiment fait, mais j’étais quand même sous contrat avec le studio. Pendant ce temps, Disney recherchait une Alice qui plairait autant à des oreilles américaines que britanniques, avec une sorte d’accent anglais modifié. J’ai lu mon texte lors de l’audition et j’ai éclaté de joie lorsqu’on m’a rappelée pour me dire que j’avais le rôle. Dans la mesure où il s’agissait d’un film d’animation, c’était très différent d’un film en prises de vue réelles qui prend en général deux à trois mois : ici, il était question de deux ans ! J’ai donc travaillé par intermittence tout au long de la production de l’animation.


Quels souvenirs gardez-vous de Walt ?
J’étais très jeune, aux alentours de dix ans, mais je garde de merveilleux souvenirs de lui. En tant qu’enfant, nous avions des relations très différentes de celles d’une actrice adulte, mais je me sentais très à l’aise avec lui. Tout le processus auquel j’ai participé était très créatif, et il n’agissait pas comme le patron du studio, mais comme un artiste parmi les autres. J’avais ce sentiment très agréable de sentir un véritable esprit d’équipe dans la production d’une oeuvre artistique. Il voulait que je sois impliquée le plus possible dans le projet, tout comme lui y était totalement impliqué. Par exemple, lors de la conception d’une séquence, j’étais invitée aux ‘storyboard sessions’ où tous les artistes travaillaient à l’histoire. Et Walt était très présent dans ce travail. Je voyais le réalisateur et l’auteur présenter toute cette séquence, tous les détails, de la mise en scène aux dialogues. Puis chacun donnait son avis et essayait d’enrichir cette séquence. De mon côté, j’étais assise dans mon coin pensant à la chance que j’avais d’assister à ce foisonnement de créativité et d’être présente aux tout débuts de la création de ce film. Walt était très souvent là, et parfois faisait une suggestion. Je me souviens également d’une séance d’enregistrement lors de laquelle le réalisateur n’était pas tout à fait sûr de l’interprétation du texte. Il me demandait de le dire d’une façon, puis d’une autre, mais n’était pas satisfait du résultat. Alors quelqu’un a dit ‘appelons Walt !’ Et c’est une autre chose qui m’a étonnée : il était le patron du studio, ils l’ont appelé et dix minutes plus tard il était là ! Normalement, il est toujours difficile d’arriver à parler au chef du studio. Il est toujours inaccessible. Mais dans le cas de Walt, il était toujours accessible. Il est donc descendu et a dit ‘OK, les gars. Montrez-moi de quoi il s’agit’. Ils lui montrèrent donc les deux interprétations. Il réfléchit un instant puis dit ‘Je ne vois pas où est le problème, la première version va très bien’. Toutes ces tergiversations, et il était satisfait de la première prise, la plus naturelle ! C’est dans des situations comme celle là que l’on en vient à connaître vraiment une personne comme lui, qui ne se considérait pas comme un patron, mais plutôt comme un membre d’une équipe. Cela m’a beaucoup impressionnée.


Vous avez également beaucoup participé à la promotion de vos deux films avec Walt, en particulier à la télévision. Vous faisiez notamment partie des toutes premières émissions de Disney, les deux programmes spéciaux de Noël 1950 et 1951, One Hour in Wonderland, ainsi qu’ Operation Wonderland.
La plupart des émissions de télévision de cette époque étaient en direct. Ce qui devait arriver arrivait ! Quand on est une enfant, on fait tout son possible pour faire ce qu’on nous demande, mais on ne sait jamais ce qui peut arriver. J’ai donc participé à plusieurs émissions de ce genre, pour lesquelles j’ai dû aller à New York. Mais les émissions spéciales de Noël de Disney étaient une idée vraiment nouvelle. Walt n’avait jamais fait de télévision auparavant. En fait, ces émissions ont été tournées aux Disney Studios, de la même manière que l’on tournait des films. L’enregistrement s’est ainsi passé sur plusieurs jours. Nous apprenions notre texte et nous enregistrions une scène à la fois. Cette fois, si on se trompait, on pouvait toujours recommencer ! Tout fut donc assemblé et monté à l’avance pour la diffusion à l’époque de Noël. Et tout cela se déroulait pendant le mois d’Août, pendant l’été ! Ce fut une expérience unique. En plus, nous n’avions pas d’école en cette période de l’année ! Je ressentais ainsi une certaine liberté, et en même temps, c’était un peu bizarre de travailler à quelque chose sur Noël, avec un sapin de Noël et toutes les décorations qui vont avec en plein milieu de l’été, dans la chaleur de la Californie !
Dans ce cadre, j’ai pu apprécier un Walt Disney beaucoup plus réaliste qu’on a l’habitude de le voir et de l’imaginer. Il se débrouillait très bien à la télévision, il avait l’air sûr de lui et jouait très bien, mais il se sentait en dehors de son élément. Il se trouvait alors avec des acteurs qui faisaient leur travail, et ce n’était pas son cas. Il était un peu mal à l’aise, soucieux de bien savoir son texte. Mais en même temps, il voulait tellement collaborer avec tout le monde. Encore une fois, bien qu’étant le chef du studio, il était très humble ! Quand j’ai vu cela, je me suis dit : ‘il est humain !’ Comme nous tous à différents moments de nos vies, il avait ses moments de doute, mais il dominait tout cela remarquablement !


Alice a été animée par les meilleurs : Milt Kahl (qui fut aussi le principal animateur de Wendy), Ollie Johnston, Eric Larson, ou encore Marc Davis.
Mon premier sentiment concernant ces grands artistes est d’abord l’admiration. Mais en même temps, ils ont tout fait pour que je me sente à l’aise et que je participe le plus possible à la création du film. Je ne me suis pas contentée de dire mon texte ou de tourner les scènes de référence selon les instructions que je recevais, je sentais vraiment que je faisais partie de l’équipe créative. A l’époque, du fait de mon emploi du temps, j’avais un professeur particulier, et je suivais mes cours dans les studios. J’avais trois heures de cours et quatre heures de travail pour Disney. Pendant ces trois heures, il y avait naturellement une pause, comme une récréation et je me souviens qu’à ce moment, Milt Kahl m’appelait pour que je vienne voir les derniers dessins. Nous montions alors dans son bureau. Parfois c’était les scènes de références que vous visionnions à la moviola, d’autres fois il nous montrait comment il dessinait. Il rassemblait ses dessins et ceux des intervallistes pour me montrer toute l’animation qui prenait vie sur le papier. C’était un homme profondément gentil. Il apportait beaucoup de soin à tout ce qu’il faisait. C’était un très grand artiste. Au tout début de mon travail, je devais porter un costume pour les scènes de référence, et les artistes devaient être impliqués dans la réalisation de ce costume. Marc Davis s’occupait particulièrement de ces questions, notamment pour donner le sens du mouvement ainsi que de la couleur. Ces films étaient bien sûr en noir et blanc, mais il attachait beaucoup d’importance à la couleur de mon costume afin de donner le meilleur résultat en noir et blanc et permettre d’imaginer les vraies couleurs. Autant de détails que je ne comprenais pas à l’époque mais qui étaient de première importance. Je me souviens qu’il voulait être présent pour le premier contact avec la personne qui allait faire ma robe. Nous étions convenus qu’il viendrait nous chercher ma mère et moi en voiture pour traverser Beverly Hills et aller chez la costumière. Mais il est arrivé avec une nouvelle voiture dans laquelle je ne l’aurais jamais imaginé ! Une Pontiac décapotable rouge vif ! Je m’attendais à une petite voiture noire pour cet homme si doux, et je me suis vue traverser Beverly Hills à toute vitesse dans cette voiture ! J’avais plutôt peur ! Mais il était tellement prévenant et il tenait tellement à sa nouvelle voiture qu’il a conduit tout le temps à 50 km/h ! C’était tout lui : très attentif, réfléchi dans tout ce qu’il faisait. C’est quelque chose de très spécial à propos de Marc Davis dont je me souviendrai tout le temps. J’étais une petite fille et il me taquinait souvent en m’appelant ‘the little girl with the big words’ (la petite fille aux grands mots). Il me le rappelait encore récemment !

Dans vos films, vous chantez beaucoup, en particulier dans Alice. Quelle était votre formation en la matière ?
Absolument aucune ! En fait, Walt ne voulait surtout pas de voix formée. Pour lui, il s’agissait tout simplement d’une petite fille qui chante ses émotions, et sa voix devait sonner comme telle. Ils ont simplement fait venir une répétitrice avant l’enregistrement des chansons pour s’assurer de la justesse et que je serais à l’aise pour chanter avec l’orchestre. C’était donc une expérience totalement nouvelle pour moi qui n’étais pas chanteuse ! Mais c’était parfait pour ce rôle. De plus, il y a cette fameuse scène avec les fleurs dans laquelle Alice commence à avoir confiance en elle, puis vient cette note aiguë qu’elle n’arrive pas à atteindre !

C’est Oliver Wallace qui s’occupait de la direction musicale d’Alice ainsi que de Peter Pan. Quels souvenirs gardez-vous de ce compositeur majeur dans l’histoire de Disney, ainsi que des compositeurs des chansons, Sammy Fain, Mack David, Al Hoffman et Jerry Livingston ?
Comme tous les autres membres du studio, Oliver Wallace était très amical et il était très facile de travailler avec lui. Il m’a également beaucoup aidé dans les chansons ! Sachant que je n’avais pas beaucoup d’expérience, il a su rendre les choses aussi simples que possible. Il était très créatif. Mais je dois dire que, du fait que les membres du studio étaient des adultes, nous ne pouvions avoir de relation d’égal à égal. De plus, on pouvait me demander d’enregistrer ou de tourner à n’importe quel moment. C’est la raison pour laquelle je restais tout le temps au studio et que j’étudiais avec un professeur particulier. Et à la fin de chaque travail, au lieu de faire connaissance avec mes partenaires et les créateurs du film, je retournais plutôt à mes études, à l’arrière du plateau, pendant une nouvelle séance de quinze à vingt minutes, avant qu’on m’appelle à nouveau. Je me rappelle seulement à quel point ils étaient gentils avec moi et qu’ils faisaient vraiment tout pour me simplifier les choses.

Le résultat n’en est que plus remarquable si l’on considère la difficulté de certaines séquences comme celle du Non-Anniversaire lors de la partie de thé avec le Chapelier Toqué et le Lièvre de Mars. Il ne s’agit pas seulement de chanter, mais également de jouer la comédie, tout en même temps.
En fait, cela ne me semblait pas un problème ! Il faut dire qu’à l’époque, lorsqu’on enregistrait une scène, tous les acteurs étaient présents en même temps. Aujourd’hui, les différentes parties sont enregistrées séparément et on ne fait qu’entendre ses partenaires dans un casque. C’est finalement plus difficile. Quand tout le monde est là, l’interprétation est plus dynamique et on peut vraiment en discuter et interagir, au lieu de ne faire que suivre des instructions et s’insérer dans un enregistrement déjà fait. C’était aussi très amusant car, pour cette scène, j’étais avec Jerry Colonna [la voix originale du Lièvre de Mars] et Ed Wynn [le Chapelier Toqué, JN], et ils débordaient d’idées pour rendre les choses encore plus drôles ! Personnellement, je pensais qu’ils allaient plaisanter tout le temps, mais en fait, ils étaient très calmes entre les prises car ils réfléchissaient à leur interprétation et en discutaient ensemble. Ce fut une expérience très intéressante.


Comment êtes-vous passée d’Alice à Wendy ?
Ce fut quelque chose de tout à fait naturel. Pendant que je travaillais sur Alice au Pays des Merveilles, ils étaient déjà en train de travailler à l’histoire de Peter Pan. Le concept était en développement depuis des années, et c’est à cette époque qu’ils ont décidé de vraiment avancer dans la production. Wendy était, tout comme moi, au seuil de l’adolescence, et c’était aussi un personnage anglais. Ils m’ont juste dit ‘dès que nous aurons fini Alice, nous commencerons la production de Peter Pan et nous voudrions que tu joues le rôle de Wendy.’ Une fois la promotion d’Alice terminée, j’ai donc commencé à enregistrer l’une des scènes de Peter Pan dès la semaine suivante !

Lorsqu’on regarde les photos de l’époque, votre transformation d’Alice à Wendy est saisissante. On passe vraiment d’une enfant à une jeune femme !
C’est leur grande réussite. Ils avaient conscience du problème que représentait le fait d’avoir la même personne pour deux films si proches. C’est aussi la raison pour laquelle Alice et Wendy sont si différentes, que ce soit dans leur apparence, notamment dans leur coiffure, ou dans leur personnalité. Ils ont donc créé pour Wendy des situations qui renforcent cette différence avec Alice, qui est toujours en train de se poser des questions. Wendy est certes une adolescente, mais lorsque Peter Pan arrive, qu’elle réalise que c’est bien Peter Pan, elle revient vers l’enfance. Mais elle réagit de façon complètement différente d’Alice. Ils l’ont faite aussi différente que possible.

Comment cela s’est-il traduit dans votre interprétation ?
Le fait que j’avais le même âge que Wendy a beaucoup simplifié les choses. Je pouvais davantage m’identifier à ce personnage. Nous vivions un peu les mêmes choses. Cela a rendu mon interprétation plus facile.
Your Mother and Mine est l’une des plus belles chansons Disney.
C’est une chanson très spéciale, dont les paroles sont tout simplement magnifiques. De plus, la musique et les paroles vont particulièrement bien ensemble. Une chanson très touchante, et emblématique de la philosophie de Walt car ses premiers films ont tous beaucoup de coeur. Il y a toujours de ces moments particulièrement émouvants. Je pense également à cette scène dans Alice, quand elle réalise avec frustration que, malgré ses efforts rien ne va et qu’elle est perdue. La chanson exprime tout cela tandis que les animaux se rassemblent autour d’elle pour l’entendre. C’est le genre de scène typiquement disneyenne et qu’il réussissait merveilleusement dans tous ses films de cette époque.

Wendy est une petite fille, mais en même temps une mère dotée d’un caractère très affirmé, notamment lors de la scène du Roi des Voleurs. C’est finalement un personnage très moderne.Je le pense vraiment. Malgré les années, le public aime toujours Peter Pan, les enfants des enfants d’alors, y compris les jeunes d’aujourd’hui. Chacun peut y trouver quelque chose. Je me souviens l’avoir compris à un certain niveau au moment où j’y participais. Je l’ai revu en tant qu’adulte, avec tous les gags et les allusions auxquels tenaient les artistes Disney, mais également avec beaucoup d’autres choses que je n’avais pas réalisées au départ. C’est un film qui est autant pour les enfants que pour les adultes, car il se dégage de ce film une grande humanité.


Alice et Peter Pan sont toujours aussi actuels.Chaque projet dans lequel se plongeait Walt Disney était pour lui très spécial, chacun à sa façon. Quand je pense à Alice et à tous ces personnages extraordinaires qu’elle rencontre au Pays des Merveilles, tous sortis de l’imagination des artistes Disney, je me dis qu’ils étaient très en avance sur leur temps. Regardez ALICE aujourd’hui, ce kaleidoscope de scènes très rapides, cela est très proche de la façon actuelle de faire des films. C’est une des raisons pour lesquelles le film n’a pas eu le succès escompté à l’époque. PETER PAN est plus traditionnel. Chacun fonctionne vraiment à sa façon.

Qu’avez-vous fait après ces films ?
Ce fut une expérience merveilleuse, et à la fin de ces films, je me retrouvais à un tournant de ma vie. J’avais quatorze ans à l’époque et je me suis rendue compte que j’avais maintenant du temps pour aller à l’école publique, c’est-à-dire partager des expériences avec les jeunes de mon âge. J’en ai parlé à Walt, je lui ai demandé des conseils car il était comme un père. Il m’a dit que c’était une très bonne idée. Ils avaient déjà des idées pour que je continue à travailler avec eux, mais j’avais besoin de temps pour réfléchir à ce que j’allais faire de ma vie : continuer dans le cinéma ou finir mes études. J’ai donc opté pour la seconde solution et j’ai passé des moments formidables au lycée et à l’université. Walt m’avait dit que, comme j’étais encore très jeune, si je le désirais, il n’y avait pas de raison pour que je ne revienne pas au cinéma. Mais après mon diplôme, j’ai commencé à enseigner comme institutrice et j’ai trouvé cela vraiment enrichissant. C’est tellement passionnant de prendre en charge une classe au début de l’année et les aider à progresser, de voir comment on a pu en toucher certains. Je me levais chaque matin toute excitée à l’idée de ce que j’allais faire avec eux. Je suis donc passée d’une carrière à une autre, totalement différente, que j’ai menée jusqu’à ma retraite. J’ai eu cette expérience inoubliable durant mon enfance et ce que j’ai ressenti à l’époque est toujours vivant en moi aujourd’hui et m’a accompagné toute ma vie, au cours des différentes rééditions du film.